05.02.2009

Je suis avec lui, de toutes mes forces

"La théologie et la philosophie de l'histoire naissent, surtout pendant les crises de l'histoire des hommes.
...
C'est d'ailleurs dès le Nouveau Testament et son eschatologie que l'histoire était devenue foncièrement "critique". Mais dans le haut Moyen Age, et plus précisément au XIIIe siècle, cet essai atteint pourtant un nouveau sommet. L'occasion en fut la toute nouvelle prophétie sur l'histoire de l'abbé Joachim de Flore, qui ne devint cependant assez forte pour enflammer les esprits que par la brillante confirmation que semblèrent lui apporter la personne et l'action de saint François d'Assise"

Benoît XVI, La théologie de l'Histoire de saint Bonaventure, Puf

Carnet d'Amour

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03.02.2009

Enfant, qui me t'a tué ?

MADELEINE
Ô Dame du Paradis,
Ton petit enfant est pris,
Le bienheureux Jésus Christ.
Accours vite, Dame, et vois
Comme la foule le frappe.
Je crois qu'on va le tuer,
Si fort on l'a flagellé !

LA VIERGE
Comment se pourrait-il faire,
Lui qui jamais ne pécha
...
Enfant, toute ma joie,
Enfant, qui me t'a tué ?
...
Et j'ai senti le couteau
Qui me fut prophétisé.

Jacopone da Todi, Complainte de la Passion

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D’enfance en enfant, de boire en pleurer, de hauteur en hauteur

J’écoute de la musique, je la danse aussi, je la chante, je la joue. Je la pleure bien sûr, d’amour. Heureux les hommes qui ont en toi leur force, /les montées leur sont à cœur./Traversant la vallée des larmes,/ils la changent en un lieu de bénédiction. Psaume 83, aussi traduit : Quand ils passent au val du Baumier,/où l’on ménage une fontaine,/surcroît de bénédiction, la pluie d’automne les enveloppe. Puis : Ils marchent de hauteur en hauteur, Dieu leur apparaît dans Sion.

Je ne consomme pas l’art à distance, je n’en jouis pas à distance et malgré lui, je l’épouse, je le vis, je le transforme, comme peut le faire tout enfant. Dieu, je franchis la distance, je Le touche, je Le fais.

J’étais enceinte, j’étais pleine. J’étais l’enceinte de Jérusalem, surnaturellement vivante en mon ventre, tout à la fois accomplissement et promesse. Mes yeux, sentinelles postées sur les remparts de la ville épousée, toujours humides et grand ouverts, voyaient le ciel à travers tout. J’étais enceinte, je lisais les Évangiles et la Genèse, dans une parfaite harmonie du verbe et de la chair. (Lumière dans le temps)

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Vautour fauve

Vautour fauve - Croire
2 juin 2008, chez moi, à la montagne
Mots-clés : arbre vent vautour

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02.02.2009

Chandeleur, de nouveau

I

Oui mon ange, c’est pour toi que je fais la pâte. Comme dans un rêve, six ans ont passé depuis le jour de ta naissance.
Tu sais ce qu’on dit ? L’ours sort de sa tanière le jour de la Chandeleur. S’il fait doux, il se dépêche de rentrer, car il sait que le froid va revenir.
As-tu trouvé qu’il faisait doux, en sortant de mon ventre ?
Il a dormi tout l’hiver au creux de la terre, et le monde autour de lui n’était que neige. Oui mon fils, la neige était sa nacelle. Il reposait là, d’un long rêve, ensommeillé au cœur de la rumeur du monde, au centre exact des hurlements du monde, fers croisés anéantis dans l’épaisseur du blanc.
De quoi rêvait-il ?
T’en souviens-tu ?
Le temps était confus et ses rêves aussi, parce qu’il ne savait pas qu’il souffrait de ne pas les connaître, de ne pas savoir quels rêves habitaient son corps effacé par l’hiver.
As-tu trouvé qu’il faisait doux, mon ange, en sortant de mon ventre ?
Maintenant que tu es grand, je vais te dire par où tu es sorti de moi. Par ma bouche tu es sorti. Depuis quelque temps je voyais rallonger les jours, et dans ce supplément de lumière qui déchirait un peu plus tôt chaque matin la nuit, qui la repoussait un peu plus tard chaque soir, sous le pinceau du ciel, lentement, apparaissait ton visage.
C’est par mes yeux d’abord que tu es sorti. Lentement, inexorablement.
Lentement un peintre inconnu, des cils aigus de son pinceau m’a ouvert les yeux pour te laisser passer.
Mes yeux dont les paupières étaient restées closes si longtemps à l’entrée de la tanière pour protéger ton hibernation.
Crois-tu que l’opération soit sans douleur, de se faire fendre les paupières pour libérer le rêve d’un autre ?
J’ai crié de joie et de terreur, quand elles se sont écartées pour laisser passer la lumière qui venait, la nouvelle lumière après l’hiver.
La lumière entre en toi à la façon d’une arme blanche, n’est-ce pas. En même temps que mes pupilles s’élargissaient pour l’accueillir, j’ai pressenti mes larmes de sang.
Mon fils, mon soleil, je t’ai fait d’abord naître par mes yeux, mais tu m’as fait naître aussi, en me pénétrant à ton tour par mes yeux.
Fécondée par ma vision de toi, dans mon cœur je t’ai appelé Silence, parce que je t’ai vu rêver dans l’or du temps, où les hurlements du monde, croisant le fer, s’anéantissent.
Dans mon cœur je t’ai appelé Soleil, puisque tu me versais à boire par les pupilles.
Dans mon cœur je t’ai appelé Viens, et j’ai commencé à ouvrir la bouche pour te souffler : « Réveille-toi, mon ange, il est l’heure ! »
J’étais seule, mon fils, le jour de mon accouchement, si seule. J’ai eu très peur, tu sais. C’était la première fois, je ne savais rien, et il n’y avait personne d’autre que moi dans cette cuisine.
J’avais des contractions dans la poitrine, je sentais ma bouche qui s’ouvrait, une horloge sonnait sans s’arrêter.
J’ai traversé tout un jour et toute une nuit comme ça dans la douleur et l’espérance, l’inquiétude et la joie. Avec des plages de très étrange paix.
Avec des plages de très étrange paix entre les contractions, de plus en plus cruelles et rapprochées.
Puis je t’ai senti monter dans ma gorge, dilaté de phrases. J’ai pris mon inspiration et d’un souffle, j’ai poussé ta tête énorme contre mes cordes vocales. Elle a jailli d’entre ma langue et mon palais, vive et fluide, poisson bondissant hors de la mer et aussitôt se déployant en cri.
Et maintenant mon cœur, viens m’aider à mélanger les œufs, la farine et le lait, jusqu’à ce que la pâte soit toute lisse. Voilà, tourne bien, mon amour. Tu sens comme ça fait doux, sur la cuillère ?
Je vais mettre la poêle sur le feu et on va fêter notre naissance en mangeant des soleils au rhum !

II

Oui oui, chéri, je vais faire la pâte ! Je sors le cul-de-poule, et je m’y mets… Douze ans aujourd’hui, et déjà presque plus grand que moi ! Oh mais, je vais arrêter de fêter ton anniversaire, si ça continue comme ça…
« A la Chandeleur, le chant de l’heure… » Pas mal ! Mais si, j’aime tes jeux de mots ! Et tu sais ce que j’adore ? Les entendre jouer, tes mots, au rodéo sur ta voix qui mue ! Mon p’tit gars devient un homme… Ta langue et toi, vous vous chevauchez l’un l’autre comme deux jeunes animaux sauvages, fougueux… et on ne sait pas trop qui fait l’homme, qui fait la bête… non ?
Tu sais ce que ça veut dire, Chandeleur ? C’est ça, chandelle. Candela, en latin. La fête du retour de la lumière. A Rome c’était aussi celle du retour de la saison des amours, pour les oiseaux.
Et la fête des poules ? J’sais pas… Les poules sont des oiseaux ? Ah, à cause du cul-de-poule ! J’y peux rien si ça s’appelle comme ça… Non, saladier, c’est pas la même chose… Le cul-de-poule, c’est l’idéal pour lier les pâtes et monter les sauces. Ça s’appelle comme ça parce que… tu vois bien… on dirait un fond de grande coquille d’œuf… donc… forcément…
Ben oui, c’est drôle : on casse les œufs dans le cul-de-poule. Le puits dans la farine, et les œufs bien serrés dans le creux… on dirait un nid de neige plein d’oisillons-soleils… Ca fait presque de la peine de les casser…
Arrête de te moquer de moi ! Je suis ta mère, bon sang ! Non, j’suis pas une petite fille ! Petit garçon toi-même ! Arrête, tu me fais mal ! Non, je veux pas me battre ! T’as de la chance que j’aie la main à la pâte, sinon… ! D’accord, fais-la toi-même !
Allez… Vas-y délicatement, il faut les incorporer bien en douceur. En même temps tu verses le lait, petit à petit, pour qu’il pénètre bien l’ensemble… Ah oui, « pénètre », ça te fait rire ! Gros malin… Mais non, j’me moque pas… J’sais bien qu’il y a du sexe partout dans la langue. A ton âge on n’entend que ça, après on y fait moins attention… mais tu as raison !
Vas-y franchement, maintenant. Tu gardes bien ta cuillère enfoncée jusqu’au fond et tu tournes… régulièrement et fermement. Hé, hé, pas trop vite… Pas trop lentement non plus, quand même… Du style, du style ! Retiens bien ça, en tout il faut du style ! Du style et de l’amour !
Voilà… Continue comme ça, sinon il y aura plein de grumeaux. On serait obligé de la passer au batteur électrique et je préfère pas, c’est moins bien qu’à la main. Moins onctueux, j’sais pas… Sans compter que ça risque éclabousser partout…
C’est bien mon grand, tu t’en sors très bien… Oui, oui, encore… Change pas de sens… Les aiguilles d’une montre… Tu vas voir, à moment donné, tu vas sentir que ça se détend, que le mélange prend… Ça y est, ça va tout seul, non ? Quand tu sens bien que c’est bon, que tu y es, hop ! de l’autre main une lichée de rhum, et voilà ! Regarde-moi ça, c’est comme si je le sentais moi-même, ça finit de lier à merveille ! Miracle de la chimie ! C’est pas beau ? Fais-voir que je vérifie. Parfait ! Y’a plus qu’à laisser reposer un peu !
Qu’est-ce t’as dit ? Laisser reposer le cul de la poulette ? Dis donc, où t’as appris à parler comme ça ? Et devant ta mère, en plus ! Non, je veux pas me battre ! Ah, mais, fiche-moi la paix ! Mon Dieu c’est l’âge bête ! Combien de temps ça va durer ? Laisse-moi gros bêta, j’ai envie de fumer une cigarette, maintenant… Je te rappellerai quand ça sera prêt… T’entends, les oiseaux ?

III

Je sais, mon fils, il faut que je prépare quand même la pâte. Même loin de toi, célébrer le retour du soleil, et ta vingt-quatrième année. Vingt-quatre pour toi, quarante-huit pour moi. Moi ici, toi là-bas… Les deux faces de la crêpe, à la fois séparées et liées…
Farine… [elle chante] Meunier tu dors, ton moulin ton moulin va trop vite…
Œufs… [elle chante] Y’a dans la grange une poulette blanche qui va faire un joli coco pour bébé qui va faire dodo…
Lait… Tiens, pas de chanson pour le lait… !
Le lait…
En ton absence je peux bien le dire, tu es toujours mon bébé… Mon nouveau-né…
En ton absence je peux bien le dire, je suis amoureuse d’un homme… Très amoureuse…
En son absence je peux bien le dire, il est mon nouveau-né…
[elle chante] Y’a dans la grange une poulette blanche…
Moi je me berce, je me berce en pensant à mon amour…
Pas de chanson pour le lait… A préparer la pâte, comme ça, je sens mes seins qui gonflent… Pauvres orphelins… [elle chante] Je suis venu calme orphelin/Riche de mes seuls yeux tranquilles… Où j’ai mis ce dessin ? J’avais découpé des seins dans une pub, je les avais collés à la place des yeux… Sur un visage de femme que j’avais dessiné… Dans les nuages, oui, je l’avais mis dans les nuages… Avec ses yeux-seins elle regardait un sombre château dressé au-dessous d’elle, plein d’ombres, de tours, de meurtrières… des mâchicoulis, des recoins…
[elle chante] Je suis venue calme orpheline/Riche de mes seuls seins tranquilles/ Vers les hommes des grandes villes/ Ils ne m’ont pas trouvée maline….
Pauvres orhelins… Pas une bouche, pas une main, pas un oiseau pour se poser sur eux… Mes tourterelles sacrifiées… Chandeleur, le jour où Marie a présenté Jésus au temple, quarante jours après sa naissance selon la Loi… le sang de la vierge avait fini de couler d’entre ses cuisses, le lait perlait à ses seins… On a fait couler le sang des tourterelles… Faut-il toujours que le sang soit versé à proportion du lait ?
Voici le printemps qui s’annonce, Marie vient présenter au monde sa Lumière faite homme… et aussitôt Syméon prophétise son tragique destin….
[elle chante] Meunier tu dors, ton moulin ton moulin va trop vite, Meunier tu dors, ton moulin ton moulin va trop fort… Meunier tu dors j’ai donné mon amour à un homme, Meunier tu dors, t’as broyé mon amour bien trop fort…
Ce n’est que de l’eau, de l’eau salée qui tombe dans la pâte, il faut toujours un peu de sel dans la farine…
Marie s’en allait au temple, radieuse, son amour dans ses bras…
Oui, fête des chandelles, chant d’elle, elle chante, l’aimante, elle ne sait pas encore… Mais moi je sais…
Moi je me perce, je me perce le cœur en pensant à mon amour crucifié, à mon homme crucifié… Moi je deviens sa Marie-Madeleine, je baise ses chevilles et je lèche ses larmes, mange-moi, mon bébé…
Mange-moi bien fort, je te donne mon corps en deuxième corps, en corps-même.
Mange-moi bien, que je puisse, aveugle, soigner très exactement ton corps de mes vingt doigts aimants…
Vingt doigts, c’est le nom de l’homme chez les Mayas adorateurs du soleil. Parce que c’est aussi pour eux la mesure du temps, l’écriture mathématique du monde… L’amour est une affaire d’équation, emboîte ton chiffre avec le mien et voyons si c’est juste…
Voilà, le mélange prend, la pâte devient fluide, plus d’embarras… Tout est dans l’art et la manière… Dieu fournit la farine, les œufs, le lait, sans oublier le rhum… théorie des ensembles… le Saint-Esprit y met ses doigts agiles… et en un tour de main à la pâte voici la femme pétrie d’un nouvel être… le corps du Christ dans cette crêpe… dans cette hostie que mon amour n’en finit pas de te présenter…
Mon amour, je sais comment réunir les deux faces de la crêpe : en la roulant sur elle-même, encore brûlante… en la roulant sous mes doigts comme une belle tige d’amour… Fais-le pour moi, si je suis loin de toi. Même loin de moi, célébrer. Faut-il toujours que les larmes soient versées à proportion de la joie ?

IV

C’est gentil d’être venu… Tu n’as pas eu trop de mal, dans la neige ? Assieds-toi près du feu ! Je me suis procuré de quoi faire les crêpes, comme autrefois… Comme tu es beau, mon fils ! Encore plus beau qu’au cinéma. Ça te fait quel âge, déjà ? 48 ? Oh, c’est rien… On t’en donne dix de moins.
Il y a combien de temps qu’on s’est vus, la dernière fois ? Laisse tomber, ne calcule pas, de toutes façons je suis fâchée avec les calendriers.
En tout cas c’était avant que je m’installe ici. La vie n’est pas trop difficile, en ville ? Tu trouves de quoi manger correctement ?
Oh non, ici, c’est tranquille. Je m’arrange avec le fermier d’en bas. Regarde, il m’a apporté six beaux œufs, du lait de sa vache, et même un beau morceau de beurre. Tu n’auras qu’à l’emporter, tu penses bien que je n’ai pas besoin de tant de beurre. C’est pas bon, à mon âge. Si si, je te dis. Et ta jeune femme, elle sera bien contente de l’avoir ! J’écoute les informations tu sais, je suis au courant de la pénurie, en ville. Comment s’appelle-t-elle, déjà ? Et vous êtes heureux, tous les deux ?
Tu vois que tu avais tort de t’inquiéter. Du moment qu’elle t’aime. Il ne faut jamais refuser l’amour qui vient. Même s’il prend les traits de la mort. La vie est si longue, une fois qu’on a dû renoncer à l’amour…
Ici la nuit, j’entends les passeurs. Oui, presque toutes les nuits. Malgré la neige il y a beaucoup de gens qui veulent passer la frontière. Toutes les nuits je les entends. Ça fait un bruit, si tu savais ! Des centaines ils sont, parfois. Tu te souviens comment tu disais, quand tu étais petit ? « La neige croustille sous leurs pas »…
C’est exactement ça : la neige croustille comme le bord d’une crêpe trop cuite sous leurs pas. Par centaines je les entends défiler.
Ne t’inquiète pas, je ne suis pas folle, je sais bien que c’est dans ma tête que ça se passe. C’est le chagrin qui m’a fait ça.
Pardon mon fils, tu prends la peine de venir jusqu’ici dans la neige me voir, et moi je te raconte des bêtises, au lieu de faire les crêpes. C’est pour rire, tu sais ! En fait la nuit j’entends les crêpes. J’entends la chouette, je veux dire. HU HU HUUUU ! HU HU HUUUUU ! Toutes les trois minutes.
Dis-moi, toi qui sais tout, tu peux m’expliquer ce qu’elle a, à ululer comme ça ? Parfois je me demande si elles ne sont pas deux, à s’appeler et se répondre, mais ça vient toujours du même endroit, du grand arbre là-bas. Elles n’iraient quand même pas se hurler comme ça dans les oreilles à un mètre l’une de l’autre, non ?
Je n’entends plus très bien quand on me parle, mais ici il y a un tel silence.
Un tel silence.
Alors forcément on entend tout. Même l’araignée quand elle tisse sa toile, on l’entend.
Non non, je suis très bien ici. Tu sais comme je suis, j’aime bien être tranquille. Ce qui me fait mal aux oreilles, c’est le bruit des gens qui parlent. Ici c’est bien, je n’entends personne.
Est-ce que tu es une star du cinéma muet, mon fils ? Je te taquine, tu sais bien que j’aime te taquiner. Ça ne me gêne pas que tu ne dises rien, du moment que je te vois.
Ce qui m’inquiète un peu , c’est que je ne suis pas sûre que tu m’entendes. Il y a si longtemps que je n’ai pas parlé, je crois bien que je n’ai plus de voix. Moi-même je dois dire que je ne m’entends pas…
Jeannot vient deux fois par semaine m’apporter des provisions mais on ne dit rien, il croit que je suis complètement sourde alors il ne dit rien, je lui donne l’argent, on se fait une sorte de sourire et il s’en va. Je crois qu’il m’aime bien, il est charmant tu sais, c’est dommage que je ne sois pas un peu plus jeune. De toutes façons, l’amour… il m’attend…
Est-ce que tu es heureux, mon fils ? Je t’entends parfois, à la radio, ça marche bien pour toi, n’est-ce pas ? Et avec ta femme, tu es heureux ? Il faut absolument que tu lui apportes ce morceau de beurre, regarde comme il est jaune et brillant…

V

As-tu trouvé qu’il faisait doux, mon fils, en sortant de la vie ? Viens mon ange, tu as vécu presque un siècle, c’était la bonne mesure pour toi. Viens mon bébé, je t’ai préparé une bonne odeur de pâte au rhum.
C’était la juste mesure pour quelqu’un dont on avait tant besoin là-bas. As- tu su vivre, mon cœur ? As- tu su aimer et être aimé ? Laisse tout sur place, n’emporte rien. Ne garde que l’amour, prends avec toi tout l’amour que tu as reçu et celui que tu as donné. Il n’y a rien d’autre, ici.
Laisse-toi aussi, si tu veux, ne t’emporte pas. Car il n’y a rien d’autre que l’amour, ici. Rien d’autre, pas même un Autre, pas même un Même à aimer.
Il ne fait pas doux, mon fils, en sortant de la vie. Ne sois pas tenté d’y rentrer de nouveau, ici le froid ne risque pas de revenir et rien ne sert d’attendre encore un peu. Ici il n’y a plus de temps et il n’y a plus d’ici pour les êtres humains. Des voix, des parfums, des couleurs… d’autres vibrations pour lesquelles je n’ai pas de noms…
Ici nous sommes… Nous sommes « nous ne sommes pas », ou plutôt « nous sont autres »… J’essaie de te dire, de retrouver au fond de je ne sais quel passé les mots anciens, pour te dire… Les mots en loques, les mots exténués… Comment te dire, avec ces pauvres mots ? Maintenant que je le sais, je voudrais te dire pourquoi les hommes souffrent tant. Seulement les mots que tu comprends ne savent pas le dire. C’est justement la raison pour laquelle nous souffrons tant, tout au long de notre vie.
Tout vient de la langue, l’univers entier est une langue, une langue d’un seul mot qui ressemble à Amour mais que nous ne comprenons pas.
Ici nous sommes le Rêve qui nous a rêvés, notre vie durant, qui s’est laissé aller à éparpiller la langue en nous rêvant. Notre langue était de cet Enfant qui rêve, écrite sur un drap pendant la nuit. Langue dérisoire et pourtant précieuse, puisqu’elle était la trace où nous avions raison de chercher l’Enfant qui rêve.
Ici nous ne sommes plus dans le rêve, nous sommes le rêve même de l’Enfant du désir. Maintenant je vais rendre mes pauvres vieux mots à leur ruisseau, d’autres s’en serviront sans doute encore. Moi je n’en ai plus besoin, je préfère me laisser aussi, et ne laisser entrer de moi que l’amour, dans le rêve de l’Enfant. Il lui faut tant d’amour.

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01.02.2009

Fleur offerte

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Liber floridus

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31.01.2009

Lecture du jour : le vent et la mer lui obéissent

Toute la journée, Jésus avait parlé à la foule en paraboles. Le soir venu, il dit à ses disciples : « Passons sur l'autre rive. » Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque, comme il était ; et d'autres barques le suivaient. Survient une violente tempête. Les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait d'eau. Lui dormait sur le coussin à l'arrière. Ses compagnons le réveillent et lui crient : « Maître, nous sommes perdus ; cela ne te fait rien ? » Réveillé, il interpelle le vent avec vivacité et dit à la mer : « Silence, tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. Jésus leur dit : « Pourquoi avoir peur ? Comment se fait-il que vous n'ayez pas la foi ? » Saisis d'une grande crainte, ils se disaient entre eux : « Qui est-il donc, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »
Evangile selon saint Marc, chapitre 4,35-41

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30.01.2009

Sortir de l'enfermement spéculaire par la prière, la poésie en acte

"Parler de simulacre est également révélateur d’une cassure ontologique puisque dans Alain Zannini, le lecteur, tout comme l’auteur, sont dramatiquement confrontés à une opacité des signes. Le narrateur (qui n’est pas forcément l’auteur) du roman de Nabe fait ainsi l’expérience de la coupure fondamentale que Michel Foucault a analysée à propos des mots et des choses. Ne pouvant être lu ou plutôt déchiffré qu’à grand-peine, l’univers de signes énigmatiques (comme le fameux rébus) ou inversés nous indique confusément que notre monde, certainement, est truqué (encore un mot éminemment dickien), qu’il n’est pas le vrai puisque, selon la fulgurante parole évangélique, nous voyons, depuis la Chute, en énigme et comme au travers d’un miroir. Ainsi comprenons-nous, le narrateur d’Alain Zannini ne cessant d’ailleurs de le répéter, que nous sommes les prisonniers d’un monde spéculaire, en fait la prison que constitue le livre, à condition de préciser qu’il s’agit, dans ce cas, du mauvais livre (comme on parle de mauvais rêve ou de mauvais lieu)
...
Dès lors en effet, il «faut se méfier des mots qui ressemblent à d’autres : souvent ils reviennent sur les lieux du crime de leurs doubles». Cet emprisonnement est la conséquence d’une réelle déchéance, c’est-à-dire, stricto sensu, d’une chute, qui se traduira par la nostalgie, sans cesse présente dans le roman de Nabe, d’une pureté perdue, par la radicalité désespérée avec laquelle le flic de Dantec s’acharnera à poursuivre sans jamais le capturer un énigmatique tueur en série. Non seulement le narrateur sait qu’il est le prisonnier d’un cachot qu’il a lui-même érigé de part en part, livre après livre ou plutôt, tome après tome du Journal intime, mais en outre il a vite fait de comprendre que c’est l’instrument même de son aliénation qui sera aussi (lui seul et pas un autre) celui de sa libération et, si l’on me permet un mot que ne récuseront certainement pas les deux auteurs, de leur rédemption. Ainsi Nabe se prend-il «à penser à ce qui arriverait si un livre, à force de faire trembler tout le monde, finissait par laisser tomber ses pages défraîchies et que dessous apparaissait un autre livre, plus ancien, plus lumineux, plus stylisé…»

Juan Asensio, critique du roman Alain Zannini de Marc-Edouard Nabe, à lire en entier ici.

Le rapport entre spéculaire et prière était au coeur de la mise en scène des Vêpres de la Vierge par Oleg Kulik, ainsi que l'a vu et me l'a expliqué un ami prêtre, qui était là, avec son regard d'homme de liturgie.

Ainsi donc, comme savent le pressentir ou le voir certains écrivains, artistes, prêtres, ou autres femmes et hommes, c'est la prière, cette poésie en acte, tournée vers le Tout-Autre, qui peut nous arracher au simulacre (donc au mensonge) du monde dans lequel nous vivons, à l'idolâtrie dévastatrice, à l'enfermement spéculaire (et à son éternel retour des pires fantômes).

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29.01.2009

...

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Lumière dans l'Histoire

« Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé ! » (Luc, 12, 49). Jésus est l’être ardent, l’être de la vie ardente, de l’amour ardent, de l’ardente vérité. De l’ardente patience, aussi, comme dit Rimbaud. Il est Dieu en Dieu et Dieu en l’homme, feu du ciel et feu du cœur de la terre. Buisson ardent d’où vient la Parole. La paix véritable n’est pas un consensus lénifiant. Elle vient par la vérité, et c’est en mettant le feu aux hommes qu’il révèle leur vérité. Ce feu qui brûle tous nos mensonges, tout ce qui est mensonger dans nos liens. C’est pourquoi il dit aussi, juste un peu après, qu’il est venu apporter la division. Ce baptême du feu auquel Jésus s’offre et qu’il nous offre, c’est son exigence de lumière, dût-elle se faire au prix d’une douloureuse passion. Ce feu donne la vie, la mort, et la résurrection.

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