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27.09.2007

Cercle

On me l’a souvent dit, j’ai un corps de danseuse. Mais si je danse, c’est dans ma tête. Depuis ma plus sauvage enfance, c’est là que je pratique l’entraînement intensif qui m’a sculptée gracieuse et chaste, souple et fine, légère et bien dressée dans mes courbes mi-vénusiennes mi-androgynes. C’est invisible que je danse, par amour du vide dont je viens, du bleu du ciel, et de la vie pointue que je dessine à chacun de mes pas.

Toute ma danse est tension, élan hors du poids des ténèbres, du plomb commun où est fondue la société humaine. Je jaillis dans l’or du jour, je suis une flamme, un oiseau, un jus de soleil bien frais ! et les jours où l’amour me souffle dans la nuque, je cours, je vole, je descends dans les rues et je trouve des âmes à dérober, des corps à entraîner dans mon ballet, des jouissances à faire surgir et échanger comme de fabuleux butins !

Ce jour-là j’ai emprunté le pont des Arts, vers le sud. Toute en noir, du cuir de mes bottines au velours de mes gants. Jupe à plis au-dessus du genou, bas résille, veste cintrée portée à même le corps, cheveux libres aux épaules, bec rouge, peau blanche nature, cœur battant, gros et vif comme l’eau de la Seine qui allait vers son but, baignée de lumières mouvantes.

J’ai marché lentement d’un bout à l’autre de la passerelle, sautillante, pour éviter de coincer mes talons entre les planches. Et prendre le temps de contempler à l’intérieur de moi l’homme que j’avais repéré aussitôt, seul, accoudé au parapet, tourné vers l’ouest, vers où les mouettes en criant pressaient le fleuve d’arriver.

Jeune, beau, sombre, ardent. D’un coup d’œil je l’avais compris : ce serait lui.

Au bout du pont un Gitan grotesquement déguisé en vieille mendiante, jupes longues et fichu sur la tête, tendait la main en tremblant exagérément et débitait une mélopée incompréhensible, le corps plié en deux pour parfaire son personnage et dissimuler un peu son visage de gaillard en pleine santé. Je me suis arrêtée pour sortir un billet de mon sac, et je l’ai posé dans sa paume en lui chuchotant distinctement : « Je suis excitée… » Puis je suis repartie droit sur mon homme.

Sur les quais, juste en face, une grosse horloge indiquait midi, mais peu importe. J’ai fait au plus simple, je suis allée vers lui franchement, avec le sourire, et je lui ai demandé l’heure.

Il m’a répondu qu’il ne l’avait pas. Comme il s’apprêtait à se détourner, j’ai dit :

- Je suis Artémise. C’est bien avec vous que j’ai rendez-vous ?

Après tout, il avait tout l’air de quelqu’un qui attendait. Il m’a mieux regardée, sur la défensive. Mais enfin j’étais si douce… L’instant d’une hésitation, le temps a paru s’étirer indéfiniment.

Je lui avais presque chuchoté ma question, comme s’il se fût agi d’un complot préparé de longue date, entre lui et moi. Vraisemblable, n’est-ce pas ? Des inconnus communiquent par une messagerie quelconque, sous pseudonyme, et finissent par avoir envie de se retrouver dans la vraie vie… Mais qu’aurais-je à faire de telles précautions d’approche, alors que mes yeux détectent immédiatement, dans le dédale de n’importe quelle ville, l’être qu’il me faut, au moment précis de mon désir ?
Pour lui parler je m’étais approchée de lui, à presque le toucher. Le nez à hauteur de son cou, j’ai senti monter de son torse une odeur d’inquiétude et d’excitation. J’ai baissé la tête, pour mieux savourer ce moment, dans une attitude d’humilité qui masquait l’ivresse de mon proche triomphe.

-« Vous n’êtes pas Gracchus ? », ai-je encore dit, cette fois en levant les yeux vers son visage, dont je ne voulais pas manquer l’expression au moment où j’allais commettre ce que j’avais envie de commettre.

J’aurais bien fait durer ce vertige pendant des heures. Ma voix était voilée, et ce qui irradiait de mon corps, il ne pouvait pas l’ignorer. Tout se figeait en lui, tout, je le sentais bien… Il flottait comme une brume de chaleur autour de nous, et cette brume envoûtait nos deux corps dans son étroit filet, qui nous liait pire que nus l’un contre l’autre.
J’ai fait un minuscule pas, un pas miniature de danseuse entre deux étoiles enfournées dans la même nébuleuse, pour le frôler tout du long, mon ventre contre sa hanche, mon pubis magnétisé sur sa cuisse. Du plancher suspendu qui nous faisait tenir là entre eau et ciel, il me semblait que montaient sous ma jupe de longs doigts divins, tout droit enfoncés dans mon couloir de la vie, contracté et inondé de reconnaissance.

Mon bras gauche, qui devait agir, me semblait lourd comme une coulée de lave tiède. Dans une impression de ralenti je l’ai senti bouger et ma main s’est posée directement sur son sexe, rapidement mais assez sûrement et fermement pour bien éprouver dans ma paume, à travers le tissu, sa franche raideur.

Je n’avais pas cessé de le fixer, les yeux dans les yeux, et il avait soutenu mon regard. Jusqu’à ce moment où je le vis s’enfoncer en lui-même, comme si c’était sur ses paupières que j’avais posé la main. Je palpai encore une fois son sexe, puis passai vivement et légèrement le dos de la main de bas en haut, comme pour tout effacer.

Enfin, d’un saut, je sortis du cercle magique, et courant sur la pointe de mes bottines, je m’enfuis. Toute en joie, je fis au passage un signe de la main à la fausse mendiante, et traversai les quais. J’avais un arbre d’or planté entre les cuisses, d’or très fin, très doux et lourd, ses branches et ses feuilles frémissantes se déployaient en dentelle dans ma poitrine, où mon âme chantait et voletait comme un oiseau des îles. Devant l’Académie, je traînai un peu, avec des airs de touriste, pour laisser le temps à mon homme du jour de me rejoindre, s’il avait envie de continuer à danser avec moi notre parade d’amour.

Alina Reyes, texte publié sur son site en novembre 2004

09:00 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note