27.09.2007
Eschatologie
23-7-07, dans le train
Mallarmé, quelle ordure.
8-8-07, en montagne
La négation de la possibilité eschatologique ("être pour la mort" plutôt qu' "être pour la vie éternelle") tend à abolir l'homme créateur (à l'image de Dieu) au profit de l'homme créature de la technique ; à promouvoir l'artiste interprète, plutôt que créateur.
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Forêt profonde
PAOLO UCCELLO
PEINTRE
Par Marcel Scwhob,
in Vies imaginaires
Il se nommait vraiment Paolo di Dono : mais les Florentins l’appelèrent Uccelli, ou Paul les Oiseaux, à cause du grand nombre d’oiseaux figurés et de bêtes peintes qui remplissaient sa maison : car il était trop pauvre pour nourrir des animaux ou pour se procurer ceux qu’il ne connaissait point. On dit même qu’à Padoue il exécuta une fresque des quatre éléments, et qu’il donna pour attribut à l’air l’image du caméléon. Mais il n’en avait jamais vu, de sorte qu’il représenta un chameau ventru qui a la gueule bée. (Or le caméléon, explique Vasari, est semblable à un petit lézard sec, au lieu que le chameau est une grande bête dégingandée.) Car Uccello ne se souciait point de la réalité des choses, mais de leur multiplicité et de l’infini des lignes ; de sorte qu’il fit des champs bleus, et des cités rouges, et des cavaliers vêtus d’armures noires sur des chevaux d’ébène dont la bouche est enflammée, et des lances dirigées comme des rayons de lumière vers tous les points du ciel. Et il avait coutume de dessiner des mazocchi, qui sont des cercles de bois recouvert de drap que l’on place sur la tête, de façon que les plis de l’étoffe rejetée entourent le visage. Uccello en figura de pointus, d’autres carrés, d’autres à facettes, disposés en pyramides en en cônes, suivant toutes les apparences de la perspective, si bien qu’il trouvait un monde de combinaisons dans les replis du mazocchio. Et le sculpteur Donatello lui disait : « Ah ! Paolo, tu laisses la substance pour l’ombre ! »
Mais l’Oiseau continuait son œuvre patiente, et il assemblait les cercles, et il divisait les angles, et il examinait toutes les créatures sous tous leurs aspects, et il allait demander l’interprétation des problèmes d’Euclide à son ami le mathématicien Giovanni Manetti ; puis il s’enfermait et couvrait ses parchemins et ses bois de points de courbes. Il s’employa perpétuellement à l’étude de l’architecture, en quoi il se fit aider par Filippo Brunelleschi ; mais ce n’était point dans l’intention de construire. Il se bornait à remarquer les directions des lignes, depuis les fondations jusqu’aux corniches, et la convergence des droites à leurs intersections, et la manière dont les voûtes tournaient à leurs clefs, et le raccourci en éventail des poutres de plafond qui semblaient s’unir à l’extrémité des longues salles. Il représentait aussi toutes les bêtes et leurs mouvements, et les gestes des hommes, afin de les réduire en lignes simples.
Ensuite, semblable à l’alchimiste qui se penchait sur les mélanges de métaux et d’organes et qui épiait leur fusion à son fourneau pour trouver l’or, Uccello versait toutes les formes dans le creuset des formes. Il les réunissait, et les combinait, et les fondait, afin d’obtenir leur transmutation dans leur forme simple, d’où dépendent toutes les autres. Voilà pourquoi Paolo Uccello vécut comme un alchimiste au fond de sa petite maison. Il crut qu’il pourrait muer toutes les lignes en un seul aspect idéal. Il voulut concevoir l’univers créé ainsi qu’il se reflétait dans l’œil de Dieu, qui voit jaillir toutes les figures hors d’un centre complexe. Autour de lui vivaient Ghiberti, della Robbia, Brunelleschi, Donatello, chacun orgueilleux et maître de son art, raillant le pauvre Uccello, et sa folie de la perspective, plaignant sa maison pleine d’araignées, vide de provisions ; mais Uccello était plus orgueilleux encore. À chaque nouvelle combinaison de lignes, il espérait avoir découvert le mode de créer. Ce n’était pas l’imitation où il mettait son but, mais la puissance de développer souverainement toutes choses, et l’étrange série de chaperons à plis lui semblait plus révélatrice que les magnifiques figures de marbre du grand Donatello.
Ainsi vivait l’Oiseau, et sa tête pensive était enveloppée dans sa cape ; et il ne s’apercevait ni de ce qu’il mangeait ni de ce qu’il buvait, mais il était entièrement pareil à un ermite. En sorte que dans une prairie, près d’un cercle de vieilles pierres enfoncées parmi l’herbe, il aperçut un jour une jeune fille qui riait, la tête ceinte d’une guirlande. Elle portait une longue robe délicate soutenue aux reins par un ruban pâle, et ses mouvements étaient souples comme les tiges qu’elle courbait. Son nom était Selvaggia, et elle sourit à Uccello. Il nota la flexion de son sourire. Et quand elle le regarda, il vit toutes les petites lignes de ses cils, et les cercles de ses prunelles, et la courbe de ses paupières, et les enlacements subtils de ses cheveux, et il fit décrire dans sa pensée à la guirlande qui ceignait son front une multitude de positions. Mais Selvaggia ne sut rien de cela, parce qu’elle avait seulement treize ans. Elle prit Uccello par la main et elle l’aima. C’était la fille d’un teinturier de Florence, et sa mère était morte. Une autre femme était venue dans la maison, et elle avait battu Selvaggia. Uccello la ramena chez lui.
Selvaggia demeurait accroupie tout le jour devant la muraille sur laquelle Uccello traçait les formes universelles. Jamais elle ne comprit pourquoi il préférait considérer des lignes droites et des lignes arquées à regarder la tendre figure qui se levait vers lui. Le soir, quand Brunelleschi ou Manetti venaient étudier avec Uccello, elle s’endormait, après minuit, au pied des droites entrecroisées, dans le cercle d’ombre qui s’étendait sous la lampe. Le matin, elle s’éveillait, avant Uccello, et se réjouissait parce qu’elle était entourée d’oiseaux peints et de bêtes de couleur. Uccello dessina ses lèvres, et ses yeux, et ses cheveux, et ses mains, et fixa toutes les attitudes de son corps ; mais il ne fit point son portrait, ainsi que faisaient les autres peintres qui aimaient une femme. Car l’Oiseau ne connaissait pas la joie de se limiter à l’individu ; il ne demeurait point en un seul endroit : il voulait planer, dans son vol, au-dessus de tous les endroits. Et les formes des attitudes de Selvaggia furent jetées au creuset des formes, avec tous les mouvements des bêtes, et les lignes des plantes et des pierres, et les rais de la lumière, et les ondulations des vapeurs terrestres et des vagues de la mer. Et sans se souvenir de Selvaggia, Uccello paraissait demeurer éternellement penché sur le creuset des formes.
Cependant il n’y avait point à manger dans la maison d’Uccello. Selvaggia n’osait le dire à Donatello ni aux autres. Elle se tut et mourut. Uccello représenta le roidissement de son corps, et l’union de ses petites mains maigres, et la ligne de ses pauvres yeux fermés. Il ne sut pas qu’elle était morte, de même qu’il n’avait pas su si elle était vivante. Mais il jeta ces nouvelles formes parmi toutes celles qu’il avait rassemblées.
L’Oiseau devint vieux, et personne ne comprenait plus ses tableaux. On n’y voyait qu’une confusion de courbes. On ne reconnaissait plus ni la terre, ni les plantes, ni les animaux, ni les hommes. Depuis de longues années, il travaillait à son œuvre suprême, qu’il cachait à tous les yeux. Elle devait embrasser toutes ses recherches, et elle en était l’image dans sa conception. C’était saint Thomas incrédule, tâtant la plaie du Christ. Uccello termina son tableau à quatre-vingts ans. Il fit venir Donatello, et le découvrit pieusement devant lui. Et Donatello s’écria : « Ô Paolo, recouvre ton tableau ! » L’Oiseau interrogea le grand sculpteur : mais il ne voulut dire autre chose. De sorte qu’Uccello connut qu’il avait accompli le miracle. Mais Donatello n’avait vu qu’un fouillis de lignes.
Et quelques années plus tard, on trouva Paolo Uccello mort d’épuisement sur son grabat. Son visage était rayonnant de rides. Ses yeux étaient fixés sur le mystère révélé. Il tenait dans sa main strictement refermée un petit rond de parchemin couvert d’entrelacements qui allaient du centre à la circonférence et qui retournaient de la circonférence au centre.

UCCELLO LE POIL
pour Génica.
Par Antonin Artaud
in L’art et la mort
Uccello, mon ami, ma chimère, tu vécus avec ce mythe de poils. L’ombre de cette grande main lunaire où tu imprimes les chimères de ton cerveau, n’arrivera jamais jusqu’à la végétation de ton oreille, qui tourne et fourmille à gauche avec tous les vents de ton cœur. À gauche les poils, Uccello, à gauche les rêves, à gauche les ongles, à gauche le cœur. C’est à gauche que toutes les ombres s’ouvrent, des nefs, comme d’orifices humains. La tête couchée sur cette table où l’humanité tout entière chavire, que vois-tu autre chose que l’ombre immense d’un poil. D’un poil comme deux forêts, comme trois ongles, comme un herbage de cils, comme d’un râteau dans les herbes du ciel. Etranglé le monde, et supendu, et éternellement vacillant sur les plaines de cette table plate où tu inclines ta tête lourde. Et auprès de toi quand tu interroges des faces, que vois-tu, qu’une circulation de rameaux, un treillage de veines, la trace minuscule d’une ride, le ramage d’une mer de cheveux. Tout est tournant, tout est vibratile, et que vaut l’œil dépouillé de ses cils. Lave, lave les cils, Uccello, lave les lignes, lave la trace tremblante des poils et des rides sur ces visages pendus de morts qui te regardent comme des œufs, et dans ta paume monstrueuse et pleine de lune comme d’un éclairage de fiel, voici encore la trace auguste de tes poils qui émergent avec leurs lignes fines comme les rêves dans ton cerveau de noyé. D’un poil à un autre, combien de secrets et combien de surfaces. Mais deux poils l’un à côté de l’autre, Uccello. La ligne idéale des poils intraduisiblement fine et deux fois répétée. Il y a des rides qui font le tour des faces et se prolongent jusque dans le cou, mais sous les cheveux aussi il y a des rides, Uccello. Aussi tu peux faire tout le tour de cet œuf qui pend entre les pierres et les astres, et qui seul possède l’animation double des yeux.
Quand tu peignais tes deux amis et toi-même dans une toile bien appliquée, tu laissas sur la toile comme l’ombre d’un étrange coton, en quoi je discerne tes regrets et ta peine, Paolo Uccello, mal illuminé. Les rides, Paolo Uccello, sont des lacets, mais les cheveux sont des langues. Dans un de tes tableaux, Paolo Uccello, j’ai vu la lumière d’une langue dans l’ombre phosphoreuse des dents. C’est par la langue que tu rejoins l’expression vivante dans les toiles inanimées. Et c’est par là que je vis, Uccello tout emmaillotté dans ta barbe, que tu m’avais à l’avance compris et défini. Bienheureux sois-tu, toi qui as eu la préoccupation rocheuse et terrienne de la profondeur. Tu vécus dans cette idée comme dans un poison animé. Et dans les cercles de cette idée tu tournes éternellement et je te pourchasse à tâtons avec comme fil la lumière de cette langue qui m’appelle du fond d’une bouche miraculée. La préoccupation terrienne et rocheuse de la profondeur, moi qui manque de terre à tous les degrés. Présumas-tu vraiment ma descente dans ce bas monde avec la bouche ouverte et l’esprit perpétuellement étonné. Présumas-tu ces cris dans tous les sens du monde et de la langue, comme d’un fil éperdument dévidé. La longue patience des rides est ce qui te sauva d’une mort prématurée. Car, je le sais, tu étais né avec l’esprit aussi creux que moi-même, mais cet esprit, tu pus le fixer sur moins de chose encore que la trace et la naissance d’un cil. Avec la distance d’un poil, tu te balances sur un abîme redoutable et dont tu es cependant à jamais séparé.
Mais je bénis aussi, Uccello, petit garçon, petit oiseau, petite lumière déchirée, je bénis ton silence si bien planté. À part ces lignes que tu pousses de la tête comme une frondaison de messages, il ne reste de toi que le silence et le secret de ta robe fermée. Deux ou trois signes dans l’air, quel est l’homme qui prétend vivre plus que ces trois signes, et auquel, le long des heures qui le couvrent, songerait-on à demander plus que le silence qui les précède ou qui les suit. Je sens toutes les pierres du monde et le phosphore de l’étendue que mon passage entraîne, faire leur chemin à travers moi. Ils forment les mots d’une syllabe noire dans les pacages de mon cerveau. Toi, Uccello, tu apprends à n’être qu’une ligne et l’étage élevé d’un secret.
*
La guerre de Paolo Uccello
par Philippe Sollers,
in La Guerre du goût
Et enfin, La Chasse d’Oxford : là, c’est l’apothéose des lignes, des fuites, des récits simultanés fuyants. On entend les cris, les appels, les aboiements ; on touche le courant bleu courant sur la droite ; on entre par tous les côtés à la fois ; on est dans l’affolement des cerfs et des chiens, dans la vénerie cachée qu’est la vie humaine. La forêt vert sombre est interminable. La battue n’aura pas de fin. Et vous, vous avez pour toujours ces bâtons, ces épieux, ces lances, ces grands compas terribles plantés en plein dans les yeux. Que voulez-vous, c’est l’Histoire.
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Patmos
nuit du 6-7-07 au 7-7-07
Départ pour Patmos. Du ferry, coucher de soleil rouge et noir, à n'en plus finir, sur Le Pirée. Bateau encore amarré, dormi une demi-heure à plat ventre sur un banc de lattes dans le bruit du moteur, heureuse à tout casser. Les p'tits gars à la rambarde, goûtant pleinement le moment, puis observant en douce, aux jumelles, un couple d'amoureux enlacés sur une bitte du port. Olivier beau comme un dieu grec. L'éternité.
À l'aube. Passé la nuit sur le pont supérieur, à écrire et écouter jeunes Grecs jouer des airs tour à tour mélancoliques et très vifs au bouzouki, dans le vent, le noir, le bruit du moteur.
Patmos, 16-07-07
À la grotte, les fentes en Y d'où Jean a vu sortir l'Apocalypse dessinent un gros pubis enflé entre deux larges cuisses.
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Cercle
On me l’a souvent dit, j’ai un corps de danseuse. Mais si je danse, c’est dans ma tête. Depuis ma plus sauvage enfance, c’est là que je pratique l’entraînement intensif qui m’a sculptée gracieuse et chaste, souple et fine, légère et bien dressée dans mes courbes mi-vénusiennes mi-androgynes. C’est invisible que je danse, par amour du vide dont je viens, du bleu du ciel, et de la vie pointue que je dessine à chacun de mes pas.
Toute ma danse est tension, élan hors du poids des ténèbres, du plomb commun où est fondue la société humaine. Je jaillis dans l’or du jour, je suis une flamme, un oiseau, un jus de soleil bien frais ! et les jours où l’amour me souffle dans la nuque, je cours, je vole, je descends dans les rues et je trouve des âmes à dérober, des corps à entraîner dans mon ballet, des jouissances à faire surgir et échanger comme de fabuleux butins !
Ce jour-là j’ai emprunté le pont des Arts, vers le sud. Toute en noir, du cuir de mes bottines au velours de mes gants. Jupe à plis au-dessus du genou, bas résille, veste cintrée portée à même le corps, cheveux libres aux épaules, bec rouge, peau blanche nature, cœur battant, gros et vif comme l’eau de la Seine qui allait vers son but, baignée de lumières mouvantes.
J’ai marché lentement d’un bout à l’autre de la passerelle, sautillante, pour éviter de coincer mes talons entre les planches. Et prendre le temps de contempler à l’intérieur de moi l’homme que j’avais repéré aussitôt, seul, accoudé au parapet, tourné vers l’ouest, vers où les mouettes en criant pressaient le fleuve d’arriver.
Jeune, beau, sombre, ardent. D’un coup d’œil je l’avais compris : ce serait lui.
Au bout du pont un Gitan grotesquement déguisé en vieille mendiante, jupes longues et fichu sur la tête, tendait la main en tremblant exagérément et débitait une mélopée incompréhensible, le corps plié en deux pour parfaire son personnage et dissimuler un peu son visage de gaillard en pleine santé. Je me suis arrêtée pour sortir un billet de mon sac, et je l’ai posé dans sa paume en lui chuchotant distinctement : « Je suis excitée… » Puis je suis repartie droit sur mon homme.
Sur les quais, juste en face, une grosse horloge indiquait midi, mais peu importe. J’ai fait au plus simple, je suis allée vers lui franchement, avec le sourire, et je lui ai demandé l’heure.
Il m’a répondu qu’il ne l’avait pas. Comme il s’apprêtait à se détourner, j’ai dit :
- Je suis Artémise. C’est bien avec vous que j’ai rendez-vous ?
Après tout, il avait tout l’air de quelqu’un qui attendait. Il m’a mieux regardée, sur la défensive. Mais enfin j’étais si douce… L’instant d’une hésitation, le temps a paru s’étirer indéfiniment.
Je lui avais presque chuchoté ma question, comme s’il se fût agi d’un complot préparé de longue date, entre lui et moi. Vraisemblable, n’est-ce pas ? Des inconnus communiquent par une messagerie quelconque, sous pseudonyme, et finissent par avoir envie de se retrouver dans la vraie vie… Mais qu’aurais-je à faire de telles précautions d’approche, alors que mes yeux détectent immédiatement, dans le dédale de n’importe quelle ville, l’être qu’il me faut, au moment précis de mon désir ?
Pour lui parler je m’étais approchée de lui, à presque le toucher. Le nez à hauteur de son cou, j’ai senti monter de son torse une odeur d’inquiétude et d’excitation. J’ai baissé la tête, pour mieux savourer ce moment, dans une attitude d’humilité qui masquait l’ivresse de mon proche triomphe.
-« Vous n’êtes pas Gracchus ? », ai-je encore dit, cette fois en levant les yeux vers son visage, dont je ne voulais pas manquer l’expression au moment où j’allais commettre ce que j’avais envie de commettre.
J’aurais bien fait durer ce vertige pendant des heures. Ma voix était voilée, et ce qui irradiait de mon corps, il ne pouvait pas l’ignorer. Tout se figeait en lui, tout, je le sentais bien… Il flottait comme une brume de chaleur autour de nous, et cette brume envoûtait nos deux corps dans son étroit filet, qui nous liait pire que nus l’un contre l’autre.
J’ai fait un minuscule pas, un pas miniature de danseuse entre deux étoiles enfournées dans la même nébuleuse, pour le frôler tout du long, mon ventre contre sa hanche, mon pubis magnétisé sur sa cuisse. Du plancher suspendu qui nous faisait tenir là entre eau et ciel, il me semblait que montaient sous ma jupe de longs doigts divins, tout droit enfoncés dans mon couloir de la vie, contracté et inondé de reconnaissance.
Mon bras gauche, qui devait agir, me semblait lourd comme une coulée de lave tiède. Dans une impression de ralenti je l’ai senti bouger et ma main s’est posée directement sur son sexe, rapidement mais assez sûrement et fermement pour bien éprouver dans ma paume, à travers le tissu, sa franche raideur.
Je n’avais pas cessé de le fixer, les yeux dans les yeux, et il avait soutenu mon regard. Jusqu’à ce moment où je le vis s’enfoncer en lui-même, comme si c’était sur ses paupières que j’avais posé la main. Je palpai encore une fois son sexe, puis passai vivement et légèrement le dos de la main de bas en haut, comme pour tout effacer.
Enfin, d’un saut, je sortis du cercle magique, et courant sur la pointe de mes bottines, je m’enfuis. Toute en joie, je fis au passage un signe de la main à la fausse mendiante, et traversai les quais. J’avais un arbre d’or planté entre les cuisses, d’or très fin, très doux et lourd, ses branches et ses feuilles frémissantes se déployaient en dentelle dans ma poitrine, où mon âme chantait et voletait comme un oiseau des îles. Devant l’Académie, je traînai un peu, avec des airs de touriste, pour laisser le temps à mon homme du jour de me rejoindre, s’il avait envie de continuer à danser avec moi notre parade d’amour.
Alina Reyes, texte publié sur son site en novembre 2004
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Ventre pour la mort
C’est dans les représentations de la mort que nous nous donnons qu’il faut interroger la face humaine. Se dévisager dans les miroirs qu’elle nous tend.
Il se passe des choses étranges dans notre pays. Des femmes se disputent des enfants morts. Mazarine Pingeot et Véronique Courjault, ou sa famille. Marie Darrieussecq et Camille Laurens. Se disputent, plus précisément, leurs droits sur des enfants morts. Les Bienveillantes, ces très antiques Furies vouées à la vengeance des crimes familiaux, réveillées lors de la dernière rentrée littéraire, viennent-elles maintenant tourmenter les lettres françaises ?
La mythologie parle. Ces filles démoniaques de la Terre, rappelons-le, sont issues du sang versé par le Ciel lors de sa castration par son fils, le Temps.
C’est d’un retour massif du temps qu’a témoigné l’énorme succès du roman de Jonathan Littell. Cette Seconde guerre mondiale, nous ne l’avions décidément pas digérée. Les Bienveillantes, le livre, nous la vomissait à longs jets, sans prendre la peine pour cela d’aller se cacher aux cabinets. Fini, la moraline ou les pudeurs appliquées à l’immonde réel de notre histoire. C’est inévitable, le refoulé finit toujours par déborder. Tant pis pour l’odeur épouvantable du cadavre, qu’on le déterre, plutôt que de continuer à le laisser nous hanter !
En même temps se poursuivait l’âpre « affaire Heidegger », autour de la tentation nazie du philosophe. En même temps aussi, se développait la campagne pour l’élection présidentielle, avec deux grands candidats aux discours nationalistes, employés à récupérer, chacun à sa façon, l’angoisse collective qui depuis des décennies se canalisait, en augmentant, sur le Front National. Non, nous n’en avions pas fini avec Vichy, ni avec Moscou. La tentation social-nationaliste était forte. La candidate qui parlait, le poing sur le ventre, des enfants de son pays, dut céder devant celui qui allait mettre en place un ministère de l’Identité nationale. La France était-elle donc devenue incapable de reconnaître spontanément ses enfants ?
Ne sommes-nous pas toujours dans cette même boucle morbide que des écrivains, plus ou moins malgré eux, manifestent par des livres inquiets, allant jusqu’en de sombres ou sordides querelles ? Oui, nous avons un problème avec l’être-pour-la-mort, comme disait Heidegger, taxé par ses détracteurs de non-philosophie à cause de sa pensée du peuple, ou de la race, du gène. Le völkisch, ce concept omniprésent dans Les Bienveillantes, et pour cause. Cette fascination, ces disputes pour des enfants morts, ce sont manifestations du ventre-pour-la-mort. Dépassement de la phrase de Brecht, à propos d’un ventre « encore fécond, d’où peut surgir la bête ».
Les Furies sont à l’œuvre, mais elles se cachent. Or elles sont, cachées, encore plus menaçantes. « L’aître du mal est la fureur concentrée du soulèvement qui jamais n’éclate tout à fait, et qui, même quand il éclate, se dissimule encore », écrivait Heidegger en 1945 dans La dévastation et l’attente. Or les hommes, pas même l’être-pour-la-mort heideggerien, malgré sa volonté de lucidité, ne savent plus que chaque fois qu’ils castrent le Ciel, c’est-à-dire à chaque instant dans le monde moderne, ils suscitent l’apparition des déesses vengeresses, dont la menace n’en finit pas d’enfler… jusqu’au moment où l’horreur éclate et se répand, sans que nous ne puissions nous assurer d’un « plus jamais ça ».
Tenter de réconcilier le Temps et le Ciel, telle est la tâche des écrivains. Tel est le rôle des livres. Ceux-ci ont leur propre temps, ce temps allié au ciel qui est l’éternité, ce temps qui les engloutira ou les révèlera, et qui n’a rien à voir avec le temps castrateur des hommes affairés à gagner les faveurs de la terre.
AYA, septembre 2007
08:00 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note
Le sang d'une ourse
Repose en paix, Franska, si tu le peux. La justice des hommes, que nous nous étions mis en position de te devoir, par ta mort révèle ce qu’elle est, et d’abord pour eux-mêmes : iniquité systématique, à la fois dissimulée et flagrante. Les animaux sauvages ont-ils un prénom ? On t'a enlevée à ta forêt natale, on t'a fait subir un long voyage par route, des opérations chirurgicales. Pour pouvoir te ficher, te surveiller, te suivre à la trace technologique ainsi que n'importe quel citoyen du monde moderne. On t'a ouvert le ventre pour y implanter un radio-émetteur. On t'a arraché une dent pour déterminer ton âge. Comme au chien de la fable, on t'a imposé un collier. Pour te maintenir attachée non par une laisse, mais par un GPS relié à plusieurs satellites.
Ainsi kidnappée, déplacée, manipulée, triturée, trafiquée, ainsi informée de l'homme et de sa familiarité brutale, on t'a fait reprendre la route. Enfin, on t'a relâchée sur un territoire que tu ne connaissais pas, où tu n'as pu te fondre, et qui s'est vite révélé hostile : un mois avant ta mort, tu avais déjà des dizaines de plombs de petit calibre dans le corps.
Ils t'avaient appelé Franska, donc. Façon de marquer ta "naturalisation" française ?Le terme paraît bien cruel, quand on pense qu'il s'agissait d'une "domestication" forcée. Que le fait même de te gratifier d'un prénom signifiait ta réduction à l'état d'objet des hommes. D'objet propre à satisfaire les intérêts et les fantasmes obscurs des hommes. Car leur fascination pour le monde naturel n'a d'égale que leur haine secrète envers lui. C'est toute l'histoire de l'humanité : un incessant combat contre la nature. Qui prend parfois les traits de l'amour. D'un amour faux, irresponsable, aveugle. Au nom de l'amour de ton espèce, on t'a fait subir tous ces outrages. C'est une manoeuvre en laquelle les hommes sont maîtres. Ils la pratiquent beaucoup entre eux. Une puissance étrangère envahit un pays et y installe durablement la guerre, ou la dictature, sous prétexte de lui apporter la démocratie et la paix. Dans l'espace privé comme dans l'espace public, on insulte, on souille, on détruit couramment ce que l'on désire et voudrait honorer. Toujours au nom du bien, les peuples sont les dupes continuelles de ceux qu'ils élisent. Le mensonge d'Etat s'étend à tous les secteurs du pouvoir.
Justement, revenons à toi, Franska. Tu as causé bien des problèmes, dans ces Hautes-Pyrénées où tu erras, déracinée de ta Slovénie originelle. Comme bien d'autres ours avant toi, "réintroduits" pour le bien que vous veulent les bureaucrates européens et leurs idéologues écologistes, tu t'es, sans surprise, attaquée aux troupeaux des hommes. De tes pattes puissantes, tu as ouvert les côtes des brebis comme des portails, dévoré leur cœur – ou pire encore, tu l’as délaissé. Le carnage apparut maints matins, dans maintes prairies, à maints bergers, qui en restèrent aussi tremblants et traumatisés que leurs bêtes survivantes.
Une nouvelle fois, la colère des éleveurs a monté. Une nouvelle fois, ils ont protesté bruyamment, soutenus par les élus locaux. Comme depuis des années, l'affaire n'en finissait pas. On a même tenté d'effrayer le touriste en plaçant çà et là sur le territoire de telle commune où tu étais passée, des panneaux avertissant le randonneur que le maire dégageait sa responsabilité en cas de rencontre avec le fauve.
Et puis voici qu'en une bien triste aurore de ce mois d'août, un militaire basé sur cette même commune "menacée" écrasait, nous dit-on, l'ourse maudite, sur la route de Lourdes. Aussitôt fait, aussitôt réglé : une tente était dressée autour de l'accident afin de le rendre invisible, et la quatre voies bloquée par les gendarmes cinq heures durant, tandis que les hélicoptères assuraient la surveillance par le haut. Un peu plus tard on montrerait à la télévision la traînée de sang sur le bitume, et le sinistre cadavre de l'ourse éventrée. On expliquerait le scénario : une première voiture aurait, sans s'arrêter, heurté et blessé l'animal, qui aurait poursuivi sa traversée avant d'être frappée une deuxième fois par le véhicule de l'armée.
L'absence de témoins, hors cette mystérieuse conductrice qui n'a songé à se manifester à la police qu'après avoir appris la mort de l'ourse, ne doit bien sûr pas nous faire douter un instant de la véracité des faits. On voit mal les autorités, embarrassées par ce dossier, imaginer de fermer la route à six heures du matin, pour y monter un faux accident avec une ourse repérée, capturée la veille, et déjà sacrifiée. Ou bien poussée sur la voie... Evidemment on peut tout imaginer, pourquoi et comment croire tout ce que l’ « on » nous raconte ? Mais voyons, et la science ? Le rapport d’autopsie confirme, donc… Et puis, à qui aurait profité la mort de Franska ? Euh... A tout le monde ? Puisqu'elle ne se tenait pas bien, puisqu'elle n'avait pas sept ans comme on le croyait mais dix-sept ans, puisqu'elle ne servait ni les intérêts de la région ni les partisans de la réintroduction... ? Un moindre mal eût sans doute été de la ramener chez elle, mais l’homme n’aime pas se désavouer. Si la société est bien basée sur un crime en commun, ses meilleurs complices sont les sourds. Sourds que nous sommes, à force de bruit et d'onanisme audiovisuels.
L'après-midi même, dans le village du militaire qui, après ça, partait vite en vacances, on fêtait, à grands renforts de sono, l'arrivée de la Vuelta, course de vélos espagnole. Au stand de l'Armée de terre, un jeune soldat en treillis distribuait des brochures aux enfants désoeuvrés. Sur celui de la presse locale, on amusait le public avec des quizz sur les derniers vainqueurs du Tour de France. Toute question de dopage oubliée, les gagnants empochaient, ravis, de laids colifichets frappés de publicités. Et du côté des éleveurs, on se promettait d'alimenter à vie en gigot d'agneau l'exécuteur malgré lui d'une pauvre ourse.
Franska, fausse ou vraie victime d'un accident de la route, ourse des sourds, ne nous tends-tu pas un miroir, dans ta triste fin ? Ayant détruit la variété des peuples, réduit le chatoiement de notre humanité, sommes-nous devenus si seuls, sous nos universels tristes tropiques, qu’il nous faut désormais humaniser les bêtes en leur donnant un nom, avant de les détruire, non comme le chasseur tue sa proie, mais dans un réseau de responsabilités administratives et collectives ? Ta mort n’est-elle pas le reflet de la mort que nous nous donnons et nous promettons à nous-mêmes ? Je te vois, je te lis, signe de notre liberté et de notre dignité bafouées. Logique meurtrière d'une pensée calculatrice acharnée contre la pensée sauvage. Ton sang obscènement exposé sur le bitume, il crie de rage, et il est en moi.
AYA, 23 août 2007
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