« Poème du matin | Page d'accueil | Si vous vivez »

27.11.2007

L'ange

Il n’avait pas fait deux pas dans le couloir que le train démarrait. Incrédule, Uccello regarda les wagons du train d’en face se mettre à défiler à reculons. Il sortit son portable de son blouson, vérifia l’heure : il restait encore douze minutes avant le départ. De nouveau il leva les yeux sur le train qui s’enfuyait de l’autre côté de la voie, tâchant de se convaincre que c’était lui qui partait et non celui dans lequel il se trouvait, et qu’il était victime d’une illusion d’optique. Mais ça ne tenait pas : la gare se débinait aussi, de plus en plus vite.
Un instant il songea à retourner à la porte, sauter en marche. Trop tard, trop risqué. Le train qu’il aurait dû prendre était encore là où il l’avait laissé pour monter étourdiment dans ce train en miroir, dont il ignorait la destination.
Uccello se mit à remonter le couloir, en jetant un œil au passage dans chaque compartiment. Personne. Pas un voyageur, pas une annonce vocale, pas l’ombre d’un contrôleur. Les confortables sièges de Première, auxquels exceptionnellement son billet lui donnait droit, tous inoccupés, semblaient lui adresser un mépris souverain. En fin de compte lui dénier le droit de s’asseoir sur eux, lui le modeste qui de sa poche n’avait jamais pu se payer que des Secondes.
Le train prit de la vitesse, quitta la ville. Uccello passait de voiture en voiture, de désert en désert. Avec un vague sentiment que ça ne s’arrêterait jamais, qu’il était désormais irrémédiablement emporté par une sorte de machine infernale, inhumaine, qui ne pouvait l’emmener ailleurs que nulle part, étant elle-même inhabitée. Le long de la voie des coquelicots très rouges sortaient partout du sol. Il lui sembla qu’ils tentaient par là de l’avertir d’un danger, toutes bouches tendues vers lui comme celles des enfants vers Guignol quand il va se faire assommer, mais la vitesse et le bruit l’empêchaient de les entendre.
Accroché à son sac de voyage qu’il portait en avant de lui, Uccello continuait d’avancer, trouvant toujours un wagon après l’autre. Enfin ce fut une vitre, et derrière, un homme, le conducteur. Uccello frappa au carreau.
L’homme parlait dans une sorte de téléphone, donnant des indications à quelqu’un qui semblait piloter la machine à distance, et à l’aveugle. Il expliqua rapidement que le train se rendait au garage, pour révision. Appela des collègues et annonça à Uccello qu’on pourrait le ramener sur Paris. Dehors, il n’y avait plus que des rangées de voies désertes.
Maintenant le train ralentissait, et l’homme donnait des instructions de plus en plus précises. Très lentement il passa entre deux haies de longs balais bleus tournants et aspergeants, selon la même méthode employée dans les stations-service pour le lavage automatique des voitures. Puis il s’arrêta.
Uccello salua le conducteur et descendit. Guidé par un mécanicien venu à sa rencontre, il traversa rails et ballast, rejoignit un engin en ferraille, remorqueur de trains à bord duquel, debout en compagnie de deux autres cheminots, il retourna à Saint-Lazare.
Bien entendu il avait raté son train. L’ange veillait sur lui ce jour-là, car il s’aperçut en ouvrant son agenda pour prévenir les autres qu’il s’était trompé de date. Le rendez-vous chez Dego était en fait fixé pour la semaine suivante.

16:55 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature