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09.12.2007
La Barbe Bleue, morale d'un conte
Pourquoi les hommes se laissent-ils pousser la barbe, sinon pour faire peur aux femmes ?
Le plus doux et le plus gentil des barbus inspire parfois des frissons d'effroi tout particuliers, qui ne font qu'ajouter à son charme. Il est vrai que le barbu a souvent l'air doux. Doux mais sévère. Très sévère ?
Le Dieu des juifs et des chrétiens, dont la réputation de bonté paraît pour le moins exagérée, du haut de son nuage arbore une pilosité faciale qui lui donne moins l'allure du nounours de "Bonne nuit les petits" que celle d'un Père Fouettard. A l'instar d'Indra ou de Zeus (Héphaïstos, Poséidon, etc.), nos dieux portent leurs poils au menton comme autant de lanières de martinet. Tels des syndromes de Stockholm ambulants, nous autres pauvres humains sommes résignés depuis longtemps à voir dans leurs mouvements d'humeur méchante, coups du sort, de tonnerre et autres, des manifestations de leur esprit vengeur, autrement dit des punitions bien méritées.
Et c'est sans doute un complexe de Peau d'Ane qui nous saisit à la vue de cette barbe à papa ni rose ni sucrée. A-t-on jamais vu un ogre glabre ?
La barbe induit une relation verticale qui peut faire craindre la condescendance, voire l'abus de pouvoir. Face au loup doucereux, la bien légère Petit Chaperon rouge se trouva fort dépourvue, et finit avalée toute crue. Alors que la fratrie de l'encore plus Petit Poucet sortira indemne de tous les pièges tendus par les "grands" de ce monde. La morale de l'histoire ne nous dit-elle pas que c'est de la fraternité que vient le secours face à une menace supérieure ? C'est à cette sorte d'alliance horizontale que la dernière femme de Barbe Bleue dut la vie : sans sa soeur Anne et ses deux frères, elle eût fini comme les autres dans le cabinet aux écorchées.
La barbe est l'attribut du "vir", et le "vir" est dans la pomme depuis que, dans presque toutes les mythologies, I'humanité fut chassée du paradis terrestre à cause d'une femme. C'est d'ailleurs l'étrange morale que Perrault lui-même, qui passait à son époque pour féministe, tire de son conte : "La curiosité malgré tous ses attraits coûte souvent bien des regrets (...). C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger (...). Et toujours il coûte trop cher." Point n'est coupable donc l'égorgeur, mais le (beau) sexe, et son vice atavique. Il est vrai que notre Moderne se fendit d'une autre moralité, dans laquelle il se persuade qu'"on voit bientôt que cette histoire est un conte du temps passé ; il n'est plus d'époux si terrible (...). Près de sa femme, on le voit filer doux ; et de quelque couleur que sa barbe puisse être, on a peine à juger qui des deux est le maître".
Si seulement le temps passé pouvait être bel et bien révolu ! Mais le sens toujours d'actualité de cette affaire, c'est que le vir est un killer, et qu'il ne veut pas que la femme le sache. D'abord il ne le veut pas, car la femme le fuirait. Et puis, une fois consommée l'union, au contraire il s'arrange pour être démasqué, afin de pouvoir passer à la suivante. Le vir prend la femme, la femme prend goût aux choses excitantes et devient curieuse. Cercle plaisant, mais il en est beaucoup qui nomment vice le plaisir ...
"Il faut mourir", répète la Barbe Bleue, un grand coutelas à la main, endossant manifestement le rôle de Dieu en personne.
"Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? - Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie." Poussière sur le chemin, sang dans le placard ... renversement des valeurs. Le sang, c'est la mort, et la poussière de la vie, quand elle signe le galop des frère vers le château. Deux frères, deux soeurs, et un enterrement: celui de la hache de guerre entre les sexes. L'ennui engendre la guerre, et beaucoup se barbent s'ils ne guerroient. Si tu veux la paix prépare-la sans perdre de vue que certains "barbus" n'ont qu'un postiche, et que bien des Barbe Bleue ont les joues parfaitement rasées ...
Alina Reyes
Article paru dans l'édition du Monde du 16.11.01
22:50 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature

