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06.03.2008

Victor

J’ai poussé le portail du carré des enfants. De chaque côté du bac à sable deux petits de trois ans, une fille à chaussures roses et un garçon à grosse tête très blonde, avaient cessé de jouer pour regarder, inquiets, un garçon de seize ans qui s’agitait tout seul au milieu du désert, frappant convulsivement l’air et le sol avec une pelle de plage bleue, remuant la tête en tous sens et faisant voler le sable sur un grand jeune homme en jean et veste noire, altier comme une statue de bronze, qui essayait de le calmer.
Je me suis approchée. Saïd, le jeune homme, m’a regardée, puis, comme s’il lisait en moi une chorégraphie, a reculé de trois pas, pour retourner s’asseoir sur le banc où l’attendait un livre ouvert sur la tranche : Chemins qui ne mènent nulle part. Le garçon, Victor, a redoublé de fureur panique, parcourant l’espace de ses yeux vides, poussant des petits cris, semblable à une mécanique en train de se désarticuler en dévalant une pente raide. Je me suis accroupie près de lui, en chantonnant très doucement et en regardant ailleurs j’ai saisi sa main, au moment où il la balançait dans le sable.
Instantanément, il est devenu parfaitement paisible, un lac d’huile. À voix basse, je lui ai dit quelques mots tendres. On est restés un long moment comme ça tous les deux, main dans la main, sans bouger.
Une jeune fille avec une poussette et deux grands enfants est entrée dans le carré. Le frère et la sœur, qui semblaient jumeaux, se sont mis à faire des piquets et des roues autour du bac à sable. Le bébé est parti en flèche zigzagante sur ses petites jambes, faisant osciller sa fine mèche de cheveux, attachée en palmier au sommet de son crâne. Après quelques pas, il est tombé. Le temps que l’information parvienne à son cerveau, il est resté un moment immobile et muet, puis s’est mis à pleurer.
Victor a fait un léger mouvement vers moi, pour que je le regarde. Ses yeux maintenant étaient noirs, brillants. Il les a plantés solidement dans les miens, son visage tendu par une intense concentration. Comme s’il voulait le faire entrer vraiment en moi, il a prononcé un mot. « Qu’est-ce que tu me dis, chéri ? » En s’appliquant mieux, il a répété son mot, un mot impossible à écrire, un mot de lui seul connu sur cette terre.
Je me suis tue, mais il a bien vu que je n’avais pas compris. Oh Dieu, pourquoi m’as-tu privée de mon savoir, pourquoi m’as-tu laissée sourde à la langue de cet enfant, le tien ? Il a senti ma détresse, Victor, de sa main il m’a prise fermement par la nuque, a amené ma tête contre la sienne et m’a gardée là, oreille contre oreille, comme si c’était moi qui étais devenue son enfant, comme s’il avait à m’enseigner ce que je risquais d’oublier, le lieu réel de notre cœur.
Et soudain, j’ai compris son mot. Il disait, ce mot : « On est tous des yeux, des oiseaux, des fleurs cruelles. » Alors je lui ai répondu, juste avec les vibrations de mon tympan : « Oui, mais je suis avec toi. »

23:28 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature