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16.03.2008
Dans ma bouche
Paris, 10 janvier 2005, minuit trente
Etat de grâce
J’aime les rêves, les lapsus, les actes manqués, les gaucheries, les airs qu’on chantonne involontairement, les courses vives et les instants d’hésitation, le moment de la peur intense et celui de la gloire intense, tous les espaces, les temps où la parole, les signes filent, se faufilent d’eux-mêmes dans les interstices de l’être…
Comme Thoreau sur la piste du renard, « je sais, par la disposition de ses traces, de quel côté un esprit s’est dirigé ce matin, à quel horizon il a fait face »…
Un jour à la bibliothèque j’ai lu sur un panneau : MANGEZ LES LIVRES, ILS SONT LE BIEN COMMUN. Il était écrit « ménagez » et non « mangez », et quelques instants après j’ai fait un autre lapsus de lecture, lisant dans un texte « professeur de destin » au lieu de « professeur de dessin »…
Je sais, par la disposition de mes traces, à quel horizon je fais face… Il est dit dans la Bible « mange le livre, dans ta bouche il aura la douceur du miel »… Et c’est un acte barbare de manger le livre, c’est un acte sauvage, anthropophage, théophage, mais l’ange le demande et l’homme qui a des oreilles dès sa naissance l’entend et commence à manger le livre au sein du monde, il est dit dans la Bible que viendra le moment de voir « face à face, dans un miroir, obscurément », et pour qui s’est écorché le palais à manger le livre vient le moment où le miroir a la douceur du miel… où le monde entier est livres et miroirs, où l’être entier est face à face et suivant ses traces dans l’obscurité, atteint l’aurore…
Dans une très belle nouvelle de Nina Berberova, « La grande ville », il y a ce poème :
Je veux aller là
Où le violon sert de marteau
Et la flûte, le soir, de bois de cheminée »
« Tant pis pour le bois qui se trouve violon », écrit Rimbaud, il a parfois envie de se retrouver bois. Envie de se taire et de cogner et de se réduire en cendres, enfin, envie de cesser de servir d’instrument au Musicien. Tant pis pour la glaise qui se trouve homme, elle a parfois envie de retourner à la boue et de s’y fondre. Tant pis pour les cendres, le phénix en renait, tant pis pour la boue, tant pis pour le bois, un autre homme, un autre violon y prennent forme…
J’aime cette nuit très douce et très cruelle, écoutez bien, la promesse en ses voiles de soie froissée s’étend et aimante le ciel… Ecoutez-la dans votre sang susurrer le deuil et la résurrection :
« Autour de lui tissez un triple cercle
Et fermez vos yeux en saint effroi
Car il s’est nourri de rosée de miel
Et a bu le lait du Paradis. »
(Coleridge)
13:10 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature

