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20.03.2008

O Theologos

c2c9863284105618c46217e8d18e5efe.jpgParfois l’on entend venir le vent de très loin, alors que pas la moindre feuille ne frémit encore il s’introduit entre les montagnes comme un guerrier brutal et déterminé.

Quand les deux faons s’aperçoivent qu’ils sont seuls, ils se mettent à pousser des petits gémissements, à pleurnicher tout en cherchant des yeux leur mère. Ils m’ont trouvée là, en sortant du buisson, accroupie à trois mètres d’eux dans la clairière.
D’abord ils se raidissent, comme l’ont fait tous les animaux que j’ai suivis, au moment où ils découvraient ma présence. Je reste immobile, tout en soutenant leur regard je me laisse scruter par leurs yeux inquisiteurs, curieux, méfiants. Je vois bien qu’ils essaient de cacher leur peur par la fixité de leur pupille, où passe quelque chose de dur comme la pierre, semblable à un défi…

Au bout d’un long moment ils décident de ne pas s’enfuir. Par mon attitude et mon expression, je tâche de leur communiquer mes bonnes intentions ; je suis ravie, je ne bouge pas, me contentant de tourner lentement la tête pour suivre leurs évolutions autour de moi, allant jusqu’à baisser les yeux de temps en temps, quand ils me regardent, en signe d’humilité et de discrétion.
Il y a longtemps que je les suis en silence, accroupie face au vent, leur mère et eux. À deux reprises je les ai vus au même endroit, quelques jours plus tôt, et par deux fois j’ai réussi à les accompagner pendant quelques minutes. Mais la biche m’a rapidement repérée, en quelques bonds elle a disparu entre les hêtres, les deux petits sur ses talons.

Je commence à savoir m’y prendre pour suivre les animaux et les observer sans me faire voir… Je l’ai fait plusieurs fois avec des renards, des belettes, des chevreuils… Les belettes ne sont pas timides, c’est un jeu d’enfant de se tenir près de l’endroit où elles chassent pour les observer. Les renards sont assez distraits, il n’est pas très difficile de les approcher sans se faire remarquer. Comme nous (et comme le blaireau la nuit qui, lourd et pataud, malgré sa peur se laisse suivre sans penser à grimper sur le bas-côté), ils empruntent volontiers les sentiers tout tracés dans la forêt. On peut ainsi marcher derrière eux sans faire craquer le sous-bois sous ses pas, ou se trouver en butte à des escarpements glissants… Mais dès qu’ils vous ont repéré, ils vous dévisagent de ce même regard long et fixe (parfois désinvolte ou dédaigneux),
&
disparaissent pour de bon.

Alors que les chevreuils, eux, ne sont pas toujours aussi définitifs. Je me souviens de l’un d’eux, que j’avais suivi assez longtemps à travers bois, en me maintenant à une trentaine de mètres de lui… Je me souviens de son odeur dans le vent, cette odeur qui lors des promenades d’aube en forêt signale l’animal encore invisible… À plusieurs reprises celui-ci s’était retourné pour me fixer, avec cet habituel mélange de curiosité et d’inquiétude. Mais je ne me déplaçais qu’en rampant et il ne m’identifiait pas clairement, ou du moins ne me trouvait pas trop effrayante, puisqu’il poursuivait chaque fois tranquillement son chemin. Jusqu’au moment où je dus me relever pour passer par-dessus un rocher : quand il se retourna et me vit debout, son regard changea clairement d’expression. Il était furieux. Il se mit à aboyer vers moi, puis me tourna le dos, bondit,
&
disparut.

Me voici donc à côté de ces deux adorables faons désemparés, qui tout à l’heure broutaient, folâtraient et bondissaient de joie en compagnie de leur mère dans le bosquet. À cause de moi ils n’osent pas traverser ; et moi je n’ose pas me lever et partir, de peur de les faire fuir dans la mauvaise direction…
Finalement le jour touche au crépuscule. Dans le ciel tout pommelé de diverses nuances de gris, très haut un autour blanc plane, parcourant de grandes distances en donnant un rare coup d’aile. Il passe au-dessus de la forêt
&
disparaît.

À l’ouest, une trouée bordée de profondes nuées dorées ouvre sur un coin de ciel bleu très lumineux, créant un saisissant effet de perspective.
La masse aux cent tons de gris dérive lentement vers l’est, comme si elle migrait vers quelque havre d’elle seule connu.
M’éloignant doucement, je pense encore qu’approcher un animal sauvage, c’est apprendre l’amour.

(in La chasse amoureuse, 2004)

10:06 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature