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12.06.2008
Ses visages
On est arrivés sur le quai en même temps que le métro. On a couru pour monter dans la première voiture, d’où l’on peut regarder, par la vitre qui donne sur la cabine du conducteur, jaillir les couloirs sombres balisés de petites lampes, venir les trouées lumineuses des stations, voûtées en sanctuaires… Oh D., que Ton monde est beau ! Je me suis retournée vers Tes visages, celui du long garçon à casquette noire et petites lunettes qui ressemblait à Kafka… celui de l’Africaine charnue ceinte de tissu bariolé… celui du vieil Asiatique endormi sur son siège… celui du ravissant petit garçon qui grimpait et regrimpait inlassablement le long de la barre, rayonnant d’un éternel sourire…
À la station suivante, est entré dans la rame un vieux violoniste, qui s’est mis à jouer un air russe endiablé. Et aussi (oh, merci, merci pour tous ces hommes !), un jeune Noir magnifique, avec un fin bonnet de coton très blanc sur son crâne rasé, un sweat blanc à inscription chinoise rouge, un baggy léger en treillis clair, des chaussures noires stylées, un nez aquilin et de très belles oreilles rondes et fines, ciselées à merveille, qui de temps en temps mettait son casque de mp3 et chantait en silence… Et puis un petit couple d’hindous américains, tout menus, elle en mini-robe violette sur collants opaques noirs…
Gare de Lyon on a pris le TER, on s’est installés tous les trois à l’étage.
Derrière nous quatre lycéens discutaient et riaient bruyamment, l’un racontait qu’il avait pillé un Monoprix avec des potes, que les CRS en avaient interpellé trois dont lui, qu’ils avaient tenu quelques heures en garde à vue. « Les enculés, ils m’ont attaché au radiateur ! Putain, j’avais chaud ! »
Je me suis sentie bien, la vie circulait dans ce train, oui, pleine de lendemains malgré ses petites misères. Je me suis remise à contempler les gens. Là-bas, le vieux travailleur maghrébin qui dormait sur son siège… la grande et grosse fille black à visage poupin, aux lèvres sensuelles et à la perruque de tresses blondes, avec son air dévergondé et lascif… la jeune femme arabe à chignon, pensive et posée… à côté de sa douce et sage blonde, un grand garçon blanc, sec et nerveux, portant sur chaque phalange de sa main droite une croûte de sang… la fille à cheveux fuchsia sur le sommet de la tête, séparés en raie zigzagante et très bien tirés en mini-couettes (elle est de dos, la moitié inférieure de son crâne rasée, ornée d’une belle calligraphie bleu foncé)… et sa copine, le portable vissé à l’oreille, qui a dû passer des heures aussi à coiffer ses cheveux couleur paille en échafaudage de boucles anglaises, à se tartiner de fond de teint et à tracer un large dessin géométrique autour de son œil gauche… Mon Dieu, comme tu dois aimer ton peuple, les êtres humains ! Comme ils sont colorés, amusants, émouvants ! Misérables et pourtant riches, merveilleux ! Comme je les aime, moi aussi ! Vous êtes des dieux, vous tous, ne le savez-vous pas ?
09:58 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : Littérature

