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22.08.2008

Saint Marcel

Au trumeau du portail sud de Notre-Dame de Paris,
saint Marcel, doux vainqueur du dragon
...
qui sort du tombeau de la femme.

La femme était assise dans son cercueil ouvert et en flammes comme si son corps, le feu et le dragon étaient les strates d’un même être. Saint Marcel, qui avait mille six cents ans plus tôt sauvé Paris de la bête en lui ordonnant d’aller se jeter à la Seine et de rejoindre la mer, faisait le geste de bénir la foule. Mais selon une lecture occulte du livre de pierre qu’est Notre-Dame (et toi, quelle lecture fais-tu de ce présent livre de papier ?), la statue figure la découverte de la pierre philosophale, et la main du saint fait en réalité signe de garder le secret à qui l’a compris.

Soudain le vent se leva et la pluie se changea en grêle compacte et violente. Les petits éclats de glace, quand ils frappaient le visage ou les mains, faisaient crier de douleur. Leur taille augmentait à toute allure, et les énormes grêlons qui s’abattaient maintenant en chute serrée transformaient l’atmosphère en chaos, éboulis de silex blancs dans la nuit compacte. Nous sommes entrés dans Notre-Dame, où tout le monde s’engouffrait aussi. Nous avons remonté par la travée sud jusqu’à l’une des chapelles latérales du fond, où nous nous sommes assis contre le mur. On n’y voyait presque rien, mais peu à peu les yeux se faisaient à l’obscurité et apprenaient à utiliser les faibles lueurs jetées par les vitraux. Je fixais la voûte de la chapelle, que je savais peinte en bleu nuit et constellée d’étoiles dorées. D’autres gens étaient assis près de nous. Haruki me tenait enlacée. La panique était perceptible, quoique tout le monde fît des efforts pour rester calme. Une vieille femme qui se souvenait des prières est passée derrière l’autel nu, depuis longtemps désaffecté, et a commencé à faire répéter à quelques dizaines de personnes rassemblées autour d’elle, phrase après phrase, un Sainte Marie, mère de Dieu. Haruki s’est penché sur moi, m’a regardée, si près que je sentais son souffle tiède sur mes lèvres. Je ne bougeais plus. Il s’est encore approché, et m’a embrassée.

Oh, mon Dieu. J’ai accepté le baiser puis je l’ai repoussé gentiment, essayant de sourire pour lui dire que j’étais trop vieille. Il a fait non de la tête, il riait. Il m’a reprise par la main, on s’est levés et on a retraversé l’église. Près de l’entrée nord il a ouvert discrètement une porte, qu’il a aussitôt refermée sur notre passage, avec une clé de son trousseau. On a pris l’escalier de pierre en colimaçon, dont chaque marche était creusée par l’usure de milliers de pas au cours des siècles. Je grimpais sans un effort, il y avait longtemps que je ne m’étais sentie aussi légère. C’était comme si la spirale nous aspirait d’elle-même vers le haut.

Au bout d’un moment il y eut sur la droite un minuscule palier et une grosse porte en bois. Haruki l’ouvrit, glissa le bras pour allumer et s’écarta pour me laisser passer. J’entrai dans la haute pièce carrée. Une table en verre ronde occupait le centre, entourée de six hautes chaises bleues et dorées. Au fond et sur le côté droit étaient disposés les éléments d’une cuisine que je pris d’abord pour un laboratoire. Haruki sortit son carnet et me dit par écrit que c’était ici chez lui, mais que c’était maintenant chez moi. À gauche un élégant escalier à vis donnait sur une autre pièce. Nous y montâmes : c’était la chambre, de la taille d’une cellule, meublée d’un lit futon couvert d’une couette rouge à impressions de calligraphies japonaises noires. Haruki décrocha du mur un petit miroir rond et le tendit devant mes yeux. J’avais retrouvé mes traits de jeune femme.

(Forêt profonde)