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15.12.2008
Quand je vivais à Notre-Dame de Paris
J’ai pris les clés, fermé la porte derrière moi et continué l’ascension de la tour par le long escalier en colimaçon. J’ai débouché en plein air sur la fantastique galerie peuplée de chimères, à la fois si étranges et pourtant proches, comme si elles étaient vivantes, là dans la forêt de pierre suspendue, parmi les flèches et les arcs-boutants gothiques dressés à la poupe de l’île. Il pleuvait, une grosse pluie tiède qui s’écoulait à seaux par les chéneaux et l’armée des gargouilles tendues gueule ouverte sur le vide. J’ai rabattu ma capuche sur ma tête. Cinquante mètres plus bas la Seine, très haute, emportait à vive allure des plaques de glace aux formes de bêtes monstrueuses. Je regardai Paris, qu’à ma droite la fameuse stryge, oiseau de nuit maléfique, semblait contempler aussi de ses gros yeux fixes, son épaisse langue un peu pendante, ses joues dans ses mains sous ses oreilles en points d’interrogation, ses ailes repliées dans son dos presque à toucher ses cornes. Malgré l’épais rideau de pluie, je distinguai sur différents plans la tour Montparnasse, Saint-Sulpice, les Invalides, l’église Saint-Germain, la Sainte Chapelle, la tour Eiffel, l’Opéra, le Sacré-Cœur, et en me penchant, tout à droite, au nord, les tuyaux bleus de Beaubourg. Au bout de la galerie je trouvai l’escalier de la tour sud, au sommet de laquelle je grimpai. De tout là-haut on avait une vue panoramique sur la ville entière, mais la pluie était trop dense pour que je puisse en profiter pleinement.
Je suis redescendue dans la cathédrale. Il n’y avait plus personne. J’en ai fait le tour puis je me suis tenue à l’intersection de la croix formée par l’édifice, d’où j’ai contemplé les trois grandes rosaces percées respectivement au nord, au sud et à l’ouest. M’importaient moins les motifs, figures et scènes des vitraux, que j’identifiais d’ailleurs mal en ce jour peu lumineux, que leur forme, leurs rayons, le kaléidoscope de leurs rouges, de leurs bleus et de toutes leurs couleurs sensibles. Je suis restée là longtemps, tournant lentement sur moi-même pour les regarder alternativement, jusqu’à ce que je les voie se mettre à tourner aussi, ces grandes roues célestes constellées d’yeux.
De retour dans ma pièce, j’ai été accueillie par un bourdonnement de guêpes. Il y en avait des dizaines. Sorties de nulle part, comme si elles
avaient patienté entre les pierres pendant la glaciation et dès le redoux éclos pour se répandre. De même qu’il arrive, dans le désert, qu’après des années de sécheresse une matinée de pluie suffise à faire sortir soudainement du sable une végétation abondante, fleurs épanouies et plantes grasses qui, après avoir attendu tout ce temps leur heure, ne perdent pas une minute pour saisir la vie. Je me souvins de l’homme aux chameaux qui dans une autre vie m’avait parlé de ça, devant sa tente.
J’ai retiré une de mes chaussures et j’ai commencé à tuer celles qui se posaient contre les murs. Cette chasse m’a occupée toute la journée. Le sol était jonché de leurs cadavres, mais il en sortait toujours d’autres et il y en avait toujours autant. Le craquement de leur corps sous ma pression et leurs restes écrasés collés à ma semelle me remplissaient d’un mélange de tristesse et de dégoût grandissants. Je devais m’appliquer à les tuer avec le plus grand calme, pour ne pas les énerver. Le lendemain matin pourtant, l’une d’elles me piqua au genou. Je poussai un cri, sous la douleur vive. La piqûre enfla et me fit souffrir pendant plus d’une semaine. Pour me soulager, je pris l’habitude de la scarifier avec mes ongles. J’y fis plusieurs entailles, que je réouvrais tous les jours, et par lesquelles je faisais sortir un liquide transparent, espérant me débarrasser du venin, du poison. Après avoir longuement martyrisé la plaie, je ne sentais plus à la place qu’un brasier qui annihilait la démangeaison pendant une ou deux douzaines d’heures ; après quoi, je recommençais.
L’affaire des guêpes dura des jours et des jours. Une fois, alors que j’allais frapper l’une d’elles, qui marchait sur une pierre poisseuse de ses sœurs écrasées, je la vis se mettre à faire sa toilette, usant de ses antennes et de ses pattes avec un soin de femme assise à sa coiffeuse, le plus paisiblement du monde. C’est bête à dire, mais je sentis qu’elle avait en cet instant une petite âme tranquille et qu’elle me ressemblait terriblement, bien que je fusse au même moment, moi, très troublée et malheureuse de cette tuerie. Je l’observai un peu trop longtemps, et elle s’envola.
Vers la fin elles se posaient en grappes, pleines tour à tour d’excitation et de torpeur, sur une pierre ou une poutre. Montée sur une chaise, je dirigeais précautionneusement et sûrement ma main chaussée vers elles, et dans un mélange de concentration intense, de grande lassitude et de tristesse nauséeuse, en écrasais plusieurs à la fois, dans un concert de minuscules et horribles craquements.
Je m’aperçus bientôt que leurs centaines de cadavres, que je repoussais au fur et à mesure dans un coin de la pièce, se mettait, comme s’il se fût agi d’un seul gros animal, à sentir la charogne. Je pris une pelle et un balai pour les évacuer. Alors que je le maniai, le balai se mit à vrombir surnaturellement. Je scrutai le monticule de bêtes mortes, pour voir s’il ne s’y trouvait pas des corps encore en vie qui s’agiteraient dans le charnier et produiraient ces sons d’outre-tombe. Mais non. J’eus un instant la sensation qu’il s’agissait donc de leurs fantômes, qui cherchaient à se venger de moi. À quoi servent les guêpes ? pensai-je, tâchant de sortir de ma soudaine sidération. Puis je compris qu’en fait certaines s’étaient glissées dans le tuyau en métal creux du manche que je tenais, et qui avait perdu son extrémité de caoutchouc. En me saisissant du balai je les avais réveillées, et elles s’agitaient là-dedans en émettant ces signaux aigus et chaotiques.
Il m’arrivait aussi d’en trouver une dans mes chaussures ou mes vêtements au moment de m’habiller, et je devais sans cesse me tenir sur mes gardes, spécialement en mangeant, me rappelant avoir autrefois connu le cas d’une femme qui était morte en quelques minutes, assise à la terrasse d’un marchand de glaces, après avoir avalé par mégarde une guêpe qui l’avait aussitôt piquée à l’intérieur, dans la gorge.
Pour échapper à leur bourdonnement obsédant comme celui de la mauvaise parole, je passais beaucoup de temps dehors, sur les galeries et en haut des tours, ou bien dans l’ombre du beffroi près de l’énorme cloche muette, ou encore au cœur de la basilique, ou enfermée dans ma chambre où elles n’entraient pas et où je dormais souvent dans la journée, étant privée de sommeil la nuit par une chauve-souris. Était-ce aussi la nouvelle chaleur qui la faisait sortir de son trou ? Dès ma première nuit solitaire, à peine endormie, je fus réveillée par de sourds battements d’ailes au-dessus de ma tête, en même temps que je sentais, dans l’intense obscurité, des déplacements de vent sur mon visage. Je rallumai, et je la vis. Elle se débattait en l’air dans l’étroite pièce, d’un mur à l’autre.
Alors que je me levai pour aller ouvrir la porte, dans son affolement elle s’accrocha un instant à mes cheveux. Par des paroles et des gestes, j’essayai de la chasser de ma chambre. En vain. Au bout d’une heure, soudain elle disparut.
Le lendemain vers minuit, elle réapparut alors que je n’avais pas encore éteint. Je saisis mon pull à capuche et la mit sur ma tête. J’allai ouvrir aussi la porte d’entrée de la grande pièce. Mais je n’arrivai toujours pas à la faire sortir. Elle allait d’un mur à l’autre dans une grande agitation et je ne la quittais pas des yeux. Finalement je la vis se poser à la verticale sur une pierre près du plafond, puis avancer, petite chose noire semblant dépourvue d’os, écoeurante et pataude, jusqu’à un interstice où repliant les membranes qui lui servaient d’ailes, elle s’engouffra.
J’attendis encore, et ne la voyant pas réapparaître, j’éteignis la lumière et tâchai de me rendormir. J’étais plutôt agitée moi aussi, mais je finis par trouver le sommeil, la couette remontée le plus haut possible sur mes cheveux. Un moment après, le lourd FLLL, FLLLL, reprenait. Et les courants d’air sur mon front. Je restai immobile, paralysée, tendue dans l’écoute. Puis je rallumai. Elle était là. Le cirque recommençait, et il recommença toutes les nuits, jusqu’au retour d’Haruki.
La dernière fois, couchée dans mon lit et attendant l’arrivée de mon tourment, dont j’espérais toujours parvenir à me débarrasser, je me relevai et descendis dans la cathédrale, où, debout face à la rose sud, j’improvisai une sorte de prière.
« Marie, Reine du ciel, sainte Vierge, aide-moi quand il fait noir et quand j’ai peur du noir.
Dis-moi Marie, toi qui rayonnes maintenant là-haut, si belle dans ta grâce et ta bonté,
Quand tu étais sur terre, aurais-tu eu peur, toi, d’une chauve-souris qui chaque nuit serait sortie d’entre les pierres de ta chambre,
De cette pièce où tu aurais dormi seule et d’où chaque nuit tu aurais tenté en vain de la chasser ?
Aurais-tu eu peur de son bruit d’ailes qui ne sont pas des ailes ?
Dis-moi, Marie, toi qui es si supérieure à moi dans ta paix, aurais-tu réussi à la considérer comme un ange de lumière, un être de beauté, pitoyable comme tous les êtres, cette noire et vilaine chauve-souris ?
Ou devrais-je en la voyant méditer plutôt sur le démon, sur cette part aveugle qui m’habite et volette entre mes murs quand je voudrais qu’elle rejoigne je ne sais quelle contrée dans la nuit qui m’est étrangère, que je ne veux pas connaître et où je veux ne jamais aller ?
Si tu as donné naissance à Jésus dans une grange semblable à la mienne, semblable à toutes les granges du monde, semblable à la crèche que j’installais avec mes enfants au pied du sapin,
Alors il pouvait y avoir, qui sortaient d’entre ses pierres comme chez moi,
Des guêpes, des araignées, des souris, des oiseaux parfois, ou même des loirs ou des chauve-souris
Il pouvait y avoir un moment où l’on aimait ces bêtes et un autre où l’on en avait peur
Surtout quand elles étaient à l’intérieur
Et il pouvait arriver que l’on souffre d’avoir à tuer certaines de ces bêtes
Tu sais tout cela, n’est-ce pas, Marie ?
Aide-moi, mère et fille de la Lumière, rends-moi le jour, je suis seule et j’ai besoin de toi. »
Apaisée, j’allai m’asseoir sur un banc, laissant dériver mes pensées. Puis je dis, en regardant la rose nord :
« Marie, chaque fois que mes fils ont commencé à grandir, et que j’ai senti qu’il me fallait désormais me tenir un peu plus à distance d’eux,
Parce que c’était si déchirant et si nécessaire de prendre cette distance,
J’ai cherché un autre fils à aimer, un homme fils.
Tu me comprends, n’est-ce pas ? Comment une femme peut-elle mieux aimer que dans cet amour ?
Et je t’en parle parce que tu sais aussi combien ce peut être douloureux, d’aimer un fils, quand il n’est plus un enfant.
Il t’a fait souffrir mais aussi devenir radieuse pour tous ceux qui souffrent.
Merci à toi, et demande-lui, je t’en prie, d’avoir merci de moi. »
(in Forêt profonde)
23:46 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note

