« ... | Page d'accueil | Lecture du jour : le vent et la mer lui obéissent »
30.01.2009
Sortir de l'enfermement spéculaire par la prière, la poésie en acte
"Parler de simulacre est également révélateur d’une cassure ontologique puisque dans Alain Zannini, le lecteur, tout comme l’auteur, sont dramatiquement confrontés à une opacité des signes. Le narrateur (qui n’est pas forcément l’auteur) du roman de Nabe fait ainsi l’expérience de la coupure fondamentale que Michel Foucault a analysée à propos des mots et des choses. Ne pouvant être lu ou plutôt déchiffré qu’à grand-peine, l’univers de signes énigmatiques (comme le fameux rébus) ou inversés nous indique confusément que notre monde, certainement, est truqué (encore un mot éminemment dickien), qu’il n’est pas le vrai puisque, selon la fulgurante parole évangélique, nous voyons, depuis la Chute, en énigme et comme au travers d’un miroir. Ainsi comprenons-nous, le narrateur d’Alain Zannini ne cessant d’ailleurs de le répéter, que nous sommes les prisonniers d’un monde spéculaire, en fait la prison que constitue le livre, à condition de préciser qu’il s’agit, dans ce cas, du mauvais livre (comme on parle de mauvais rêve ou de mauvais lieu)
...
Dès lors en effet, il «faut se méfier des mots qui ressemblent à d’autres : souvent ils reviennent sur les lieux du crime de leurs doubles». Cet emprisonnement est la conséquence d’une réelle déchéance, c’est-à-dire, stricto sensu, d’une chute, qui se traduira par la nostalgie, sans cesse présente dans le roman de Nabe, d’une pureté perdue, par la radicalité désespérée avec laquelle le flic de Dantec s’acharnera à poursuivre sans jamais le capturer un énigmatique tueur en série. Non seulement le narrateur sait qu’il est le prisonnier d’un cachot qu’il a lui-même érigé de part en part, livre après livre ou plutôt, tome après tome du Journal intime, mais en outre il a vite fait de comprendre que c’est l’instrument même de son aliénation qui sera aussi (lui seul et pas un autre) celui de sa libération et, si l’on me permet un mot que ne récuseront certainement pas les deux auteurs, de leur rédemption. Ainsi Nabe se prend-il «à penser à ce qui arriverait si un livre, à force de faire trembler tout le monde, finissait par laisser tomber ses pages défraîchies et que dessous apparaissait un autre livre, plus ancien, plus lumineux, plus stylisé…»
Juan Asensio, critique du roman Alain Zannini de Marc-Edouard Nabe, à lire en entier ici.
Le rapport entre spéculaire et prière était au coeur de la mise en scène des Vêpres de la Vierge par Oleg Kulik, ainsi que l'a vu et me l'a expliqué un ami prêtre, qui était là, avec son regard d'homme de liturgie.
Ainsi donc, comme savent le pressentir ou le voir certains écrivains, artistes, prêtres, ou autres femmes et hommes, c'est la prière, cette poésie en acte, tournée vers le Tout-Autre, qui peut nous arracher au simulacre (donc au mensonge) du monde dans lequel nous vivons, à l'idolâtrie dévastatrice, à l'enfermement spéculaire (et à son éternel retour des pires fantômes).
15:06 Publié dans Amour | Lien permanent | Envoyer cette note

