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03.02.2009

Police spéciale

La tour de la Sorbonne se perdait dans la brume, la nuit, la désolation. Ses murs étaient aussi longs que ceux de la Santé, la prison proche aussi du boulevard Gabriel, chez moi. L’ancien Collège de France, prestigieuse institution qui avait accueilli les plus grands noms de toutes les disciplines du savoir, hébergeait maintenant les bureaux de la P.S., Police Spéciale, dont les méthodes étaient directement inspirées des dérives occultes pratiquées par Sad, du temps où il fut ministre de l’Intérieur et où je l’aimais. Espionnage, chantage, torture mentale, mensonge, manipulation, élimination de preuves… Il ne faut pas être trop scrupuleux avec sa conscience quand on occupe ce genre de poste, n’est-ce pas ? Te souviens-tu, Sad, de la fois où tu envoyas ta bien-nommée directrice de cabinet intimider un éditeur avec lequel je t’avais dit être en contact, afin qu’il ne publie pas le manuscrit, intitulé Tu me tues, qu’en toute confiance je t’avais envoyé, t’avertissant qu’il n’était pas définitif et te priant de bien vouloir me faire tes observations (car ce texte était encore une façon de te dire ce que je n’avais pu te dire autrement, et l’espoir d’obtenir de toi les réponses que tu ne m’avais pas données), ce manuscrit où je parlais, quoique de façon déguisée, de toi et moi, mais aussi d’elle et du jour où, devant ta porte, elle m’avait agressée physiquement et verbalement ? Oh, tu t’étais donné le luxe de lui faire dire que, contrairement à elle, tu ne me ferais pas de procès. Quelle magnanimité. De quoi me plaindrais-je, ce n’était qu’une minuscule trahison parmi de bien plus graves et de bien plus grands crimes auxquels le pouvoir invite. Que pèse une femme qu’on aime, face aux enjeux d’une position de pouvoir ? Un kilo de plumes est tellement plus léger qu’un kilo de plomb…

(in Forêt profonde)

Le roman Tu me tues , quoiqu'il fût tout près d'être publié, n'a jamais paru. Mais le texte n'a pas voulu se taire, il a continué à travailler, se développer... trois ans plus tard il s'est caché dans Forêt profonde, roman occulté.