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09.02.2009
La révolution du Poverello
"... l'approche du lépreux, la familiarité des loups, celle des brigands ou des prostituées, bien qu'elles aient permis de déceler chez ces derniers les indices d'une éventuelle socialité chrétienne, laissent irrésolu le problème global de la signification de leur présence dans le monde. François instaure, et peut-être inaugure dans l'Occident prémoderne, la possibilité de douter - également d'un point de vue économique - du rôle et du sens officiel des présences qui peuplent l'univers. Il s'agit d'une optique sociale qui ouvre un espace d'incertitude et qui, à travers l'identification avec les misérables, la rencontre physique avec le "paria", le contact avec leurs maladies, leurs blessures, le néant de leur condition, définit progressivement la possibilité de tracer des parcours et des sentiers qui conduisent de la ville, domaine des individus respectables, à la foule inquiétante des hommes et des animaux sauvages.
L'attention portée par François à la nature, à l'herbe, aux fleurs, à l'eau, au feu a, entre le XIXe et le XXe siècle, trop souvent été réduite à un "romantisme" aussi maniéré qu'improbable et anachronique. Or l'enjeu est tout autre. Selon les biographes de François, ses pérégrinations, ses vagabondages et les périples imposés par les prédications ou les quêtes, en éloignant François des villes, vont lui permettre de découvrir dans les grottes, les forêts, les ermitages, un pan des richesses du monde irréductible à une valeur d'échange aisément monétisable. Il s'agit des éléments indispensables à la vie, l'eau, l'air, le feu, mais également, ne l'oublions pas, du travail qui met à l'épreuve le corps, ce corps dont les besoins variables sont subjectivement déterminés :
"En cas de nécessité, tous les frères, où qu'ils soient, pourront faire usage de tout ce qui peut se manger, ainsi que le seigneur l'a affirmé à propos de David qui mangea les pains de proposition : or seuls les prêtres avaient le droit de les manger." Le corps devra être soigné "compte tenu des lieux, des saisons et des pays froids. [L'appréciation des besoins] est laissée à leur jugement", et par ailleurs, en échange de leur travail, ils pourront recevoir "ce qui est nécessaire à la vie du corps, [...], à l'exclusion de la monnaie et de l'argent".
"Le saint disait parfois : "Il faut avec discernement pourvoir notre frère le corps de ce dont il a besoin : on l'empêche ainsi d'engendrer la tiédeur et le trouble. Pour qu'il ne prenne pas en dégoût les prières et les veilles, ôtons-lui tout prétexte à murmurer : Je meurs de faim".
Fruits de la Création ("créatures"), l'air, l'eau, le feu, le corps, et la puissance qui leur est inhérente de pourvoir à la sustentation, de désaltérer, de réchauffer, d'agir, sont non seulement "beaux" et "précieux", ils sont aussi nécessaires. Pourtant leur valeur n'est pas monnayable, ou du moins elle ne dépend pas - dans les biographies de François - d'une estimation préalable qu'aurait imposée la société des puissants et des riches : elle n'est pas objective.
De même que la valeur d'un travail effectué ou les besoins spécifiques à chacun, déterminés pas sa condition physique particulière, n'ont rien d'objectif, la valeur des éléments de la nature ne peut se mesurer. Un lien relie le chant de la cigale, béni et protégé par François, à ce que celui-ci consigne dans les deux règles du futur Ordre concernant la question de la subsistance des fratres et la nature relative de ce qui leur est indispensable. Parce qu'il y lit une glorification de Dieu et en éprouve du plaisir, François restitue toute son importance à ce chant apparemment superflu, alors même que l'obéissance de la cigale confirme que la valeur de l'animal et sa soumission sont du ressort des élus et des inspirés.
Mais par ailleurs, en établissant que la seule rémunération admise en échange d'un travail sont les biens de consommation nécessaires à la subsistance des fratres, excluant donc l'argent et confirmant l'interdiction de toute forme d'appropriation, en particulier d'argent ou de biens, la règle désigne le travail lui-même comme la seule mesure possible de l'évaluation des besoins fondamentaux des fratres. Seules les choses plus ou moins utiles aux fratres valent leur travail.
Giacomo Todeschini, Richesse franciscaine, De la pauvreté volontaire à la société de marché, Verdier poche, 2008
image : vitrail de l'église Saint-Médard, Paris
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