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18.02.2009
Sa Croix
"... à Avon, le temps d’une respiration. Chez les Carmes dont le couvent est marqué d’histoire. Il fut celui du P. Jacques, révélé au grand public par le film de Louis Malle : Au revoir les enfants (1987), son chef-d’oeuvre, qui met en scène l’arrestation de trois enfants juifs dans ce couvent, alors collège des Carmes à Avon, ainsi que celle du P. Jacques, qui dirigeait le collège et fut déporté avec eux en janvier 1944. Ils moururent à Auschwitz le 6 février suivant. Le P. Jacques fut mené de camp en camp - plus disciplinaire ! -, jusqu’à Mathausen. Le 5 mai 1945, le camp est libéré par les américains, et le P. Jacques transféré à l’hôpital de Linz en Autriche, où il meurt quelques jours plus tard, le 2 juin.
Louis Malle fut témoin sous l’Occupation de cette tragédie, qui devait lui arracher cette confession longtemps après : ” Depuis, je n’ai jamais pu m’enlever de l’idée que nous étions tous, moi comme les autres, un peu coupables de leur mort. ” (Le Monde, 1987)"
P. Jacques Nieuviarts
"Je suis donc allée en septembre 2007 passer trois jours au carmel d’Avon. Par hasard encore, pour la fête de la Croix glorieuse, dont j’ai découvert l’existence à cette occasion (...) je ramenai d’une promenade dans la forêt de Fontainebleau, toute proche, cet autre dialogue – symbolique - avec Dieu :
J’ai eu la vision d’un cercle de duvet immaculé dans l’herbe brillante, au bord d’une eau verte où circulaient des cygnes.
- T’en souviens-tu, Aléa ?
- Oh, pourquoi m’en souvenir ? Faut-il que la douleur revienne toujours ?
- Il le faut, autant que nécessaire pour l’annuler. Tu comprends ?
- Non, je ne comprends pas, je vois seulement qu’elle me poursuit même après ma mort. Quand donc cela prendra-t-il fin ?
Silence.
- Qui fait silence ?
- Personne.
- Non, personne, rien ne se tait, tout crie et gémit sous la torture en moi.
- Oh, Aléa, perdue dans tes cauchemars, vas-tu encore mettre le feu aux draps ?
- Tu ris ? Si je rends le lit brûlant, c’est pour qu’il transforme nos larmes en nuées d’anges, qui nous transportent au ciel. Y a-t-il d’autre raison pour laquelle je pleure ?
- Ce matin-là, Aléa, l’air était doux et le soleil brillait. Une porte s’ouvrait dans le haut mur qui clôt le parc. Tu l’as franchie, seule et légère, si belle dans ton innocence que les démons, assoiffés de sang frais, l’ont franchie avec toi. Mais tu ne les a pas vus, toute à la beauté des grands arbres qui ondulaient sous le ciel, des ombres profondes de la forêt, du miroitement de l’eau au bout d’une allée.
- Tout se taisait, pour laisser bruisser le monde du chant des oiseaux.
- Il était tôt, il n’y avait nul autre humain, tu étais l’île dans l’île.
- Et bienheureuse en Toi, sans le savoir. Sans le savoir je t’aimais plus que tout, plus que moi-même. Et maintenant je me demande si mon bonheur a grandi ou diminué, depuis que j’ai conscience de Toi.
- Tu le demandes ?
- Non, je le sais. Ma joie est infiniment plus grande, mais ma douleur aussi, dont j’ai pris pleine connaissance en même temps.
- Après l’entrée, trois chemins se sont présentés à toi.
- L’un longeait le mur, l’autre s’enfonçait dans la forêt, le dernier descendait vers le miroitement de l’eau.
- C’est celui que tu as pris.
- C’est celui qui m’a portée.
- Tu es arrivée au bord du canal.
- Toutes les perspectives se sont déployées. Autour de la voie rectiligne de l’eau, les rives herbeuses bordées d’arbres, le tout, eau et verdure, déclinant maintes teintes de vert et coulant sans bouger dans un lavis de bleu très dilué. Oh, Dieu, nulle limite, nulle extrémité n’apparaissaient, comme si le tableau devait se poursuivre à jamais.
- J’étais en toi, mon âme.
- Oui, oui, et sans le savoir je n’en finissais pas de venir à ta rencontre, en suivant cette eau glauque et luisante, semée de nénuphars heureux, entre lesquels évoluaient de grands oiseaux pêcheurs. L’un sous mes yeux avala un vif poisson, qui disparut dans son long cou, tandis qu’un autre, m’émerveillait d’un trait d’indigo sur son aile.
- Puis tu es arrivée au cercle des anges.
- Un grand rond de duvet blanc dans l’herbe.
Silence.
- Pourquoi m’as-tu choisie, Dieu ? N’aurais-je pas moins souffert, à demeurer parmi les braillards inconscients ?
- Toujours la même question. Tu ne la poserais pas, si tu n’étais pas comme eux. Tu es pourtant si douée en amour.
- Avec Toi, comme avec les hommes.
- Tu veux dire, avec les hommes comme avec moi. Je suis ton premier amour, l’oublies-tu ? Si tu l’oublies, c’est que tu as mal oublié ton premier homme.
- Saül ?
- Réfléchis. Tu étais au bord de l’eau… accroupie dans le cercle des anges…
- Un cygne a glissé dans la lumière à ma rencontre, pendant que je cueillais dans l’herbe ses petites plumes duveteuses, immaculées, pour en faire un bouquet.
- Qu’as-tu senti ?
- Qu’il me voulait.
- Qu’as-tu fait ?
- Je suis partie, tout éblouie encore. J’ai quitté le canal, je suis entrée dans l’ombre claire de la forêt. Oh, non !
- Il le faut.
- Pourquoi ? Pourquoi veux-tu me torturer ?
- Je veux te libérer.
- De quoi vas-tu me libérer, en me replongeant dans le mal ?
- De ta faute.
- Quelle faute ? N’est-ce pas lui qui m’a tuée ?
- Qui, lui ?
- L’homme que j’ai rencontré dans la forêt.
- Il était beau ?
- Oh, si beau ! J’ai cru qu’il avait la beauté du ciel, mais c’était celle du diable.
- Il t’a adressé la parole ?
- Oui.
- Et qu’as-tu fait ?
- J’ai ri. J’ai ri de joie. Lui, m’avoir remarquée !
- Parmi la foule, dans la rue, tous les hommes te regardaient. Comment ne t’aurait-il pas vue, dans ce désert ?
- Tu veux dire qu’il m’a parlé seulement parce que je passais par là ? C’est faux ! Il m’a tout de suite aimée, j’en suis sûre !
- Et toi ?
- Moi aussi, je l’ai aimé. Je l’ai aimé à en mourir, tout de suite.
- Tu l’as dit.
- Quoi ?
- Rien. Que s’est-il passé, ensuite ?
- Ah, j’ai oublié de dire ce qui s’est passé, avant. Je m’étais perdue. J’avais pensé rejoindre la porte d’entrée par la forêt, mais soudain j’ai compris que j’étais perdue. Je m’étais arrêtée pour ramasser d’autres plumes, des gris perle cette fois. En relevant la tête, j’ai vu que je ne savais plus où j’étais. J’ai continué d’avancer dans le sentier, et j’ai aperçu un bout du mur. J’ai marché dans sa direction, en coupant à travers bois sans le quitter des yeux, et j’ai fini par l’atteindre. Seulement, c’était le mur, rien que le mur. Dont on ne voyait ni les extrémités, ni la moindre ouverture. J’ai commencé à le longer dans un sens. Les oiseaux s’étaient tus, tout était extraordinairement silencieux, j’étais presque effrayée par le bruit de chacun de mes pas. C’était un mur très haut, je marchais entre la forêt et lui, qui empêchaient la lumière de passer. Dans cette ombre il faisait froid, mais mon corps était chaud, et je n’en souffrais pas. Ne voyant rien changer, je me suis arrêtée et je suis repartie dans l’autre sens. C’est là que je l’ai croisé. Mais peut-être me suivait-il depuis longtemps.
- Et tu ne t’en étais pas aperçue ?
- Non.
- Pourquoi ?
- Pour ne pas avoir à regarder en face ma mort qui venait.
- Pourtant tu as fini par te retourner.
- Parce que je voulais trouver la porte. Mieux vaut aller à la rencontre de sa mort en cherchant une porte, plutôt que de suivre éternellement un mur, par crainte et renoncement.
- Tu savais donc ce que tu faisais.
- Ou bien c’était Toi, en moi, qui savais ce que Tu me faisais faire.
- Tu t’es couchée dans l’herbe avec lui.
- Il m’embrassait, il me disait des mots doux, il était si merveilleux.
- Protecteur.
- Oui, et fragile.
- Il était ton père et ton bébé.
- Je n’avais ni père ni bébé, il me faisait du bien.
- Pas d’amoureux non plus ?
- Si, un camarade d’école. Qui ne savait pas tous ces mots, tu comprends ?
- Les mots de la mort.
- On aurait dit des mots d’amour.
- Tu as caressé son corps.
- Oui, je voulais sentir son sexe en moi.
- Et que s’est-il passé ?
- Je ne sais pas, ça n’a pas marché. Alors il a commencé à rire, il m’a donné une gifle. J’ai réussi à me dégager, je suis partie en courant. Il m’a rattrapée, il m’a prise dans ses bras, il pleurait, il demandait pardon. J’ai senti que son sexe était dur maintenant contre ma cuisse. J’ai pensé que maintenant tout irait bien, je me suis laissée faire.
- Et toi, tu n’as rien fait ?
- Si, j’ai fait beaucoup, j’ai fait de mon mieux. Je voulais le mieux, mais j’ai mal fait. Je croyais que nous étions parmi les anges, je croyais voir un cercle blanc de duvet d’anges autour de nous, je croyais qu’ils suffiraient à chasser les démons. Mais j’étais nue, et lui il était toujours habillé, très habillé, c’est pour ça que nos caresses ont échoué. Oh, mon Dieu, nous n’étions que deux pantins désarticulés. Les coups, les caresses puis les coups, et encore les caresses et de nouveau les coups ! Je pleurais, ma tête tournait, je le frappais à mon tour ou je le suppliais… mais ça ne servait à rien, rien ne servait à rien !
- Ton visage et ton corps n’étaient plus qu’hématomes.
- Oui, mon sang…. à l’intérieur… que se passait-il avec mon sang ?
- Tu t’es évanouie.
- Voilà. Ensuite, je ne sais plus.
- Si, tu sais.
- Comment pourrais-je le savoir ? J’étais comme morte.
- Dis-moi ce qui s’est passé ensuite.
- Il y avait un autre homme.
- Où ?
- Le long du mur. J’ai entendu les pas, les voix. Ils étaient peut-être deux, même, ou trois. Il y avait des hommes, des complices. Ils se sont arrêtés de marcher.
- T’ont-ils porté secours ?
- Ils sont venus vers moi. Vers mon corps nu par terre supplicié, et vers celui de mon bourreau.
- S’en sont-ils pris à lui ?
- Je les ai entendus chuchoter.
- Que disaient-ils ?
- Ils riaient. J’ai entendu le bruit des ceintures qu’ils défaisaient. Ils se sont couchés sur moi l’un après l’autre. Le dernier s’est soucié de mettre un préservatif, j’ai entendu le petit claquement du caoutchouc quand il l’a déplié. Pitié, Seigneur ! Pitié, pitié, pitié ! Aie pitié de moi !
- Tu es ma bien-aimée. Tu n’as pas à me demander pitié.
- Oh, si ! J’aurais dû mourir avant ! Voilà ma faute !
- Ne dis pas de bêtises. Dis ce qui s’est passé ensuite.
- Ensuite, je crois qu’il a été bon.
- Qui ?
- L’homme que j’ai rencontré dans la forêt.
- Comment a-t-il été bon ?
- Je ne sais pas. Pardonne-lui, mon Dieu ! Il a voulu m’aimer.
- Et les autres ?
- Pardonne-leur aussi, parce qu’ils ont fait ça par amour de lui, qui se démenait tant pour leur cacher leur faiblesse. Sa faiblesse était la leur, sa violence la dévoilait alors ils ont préféré fermer les yeux et entrer dans son jeu pour la dissimuler de nouveau. Ne te font-ils pas ça tous les jours ? Ils étaient comme des hommes que le sanctuaire terrifie et affole, tant ils en ont un désir désespéré.
- Tu crois ça ?
- Oui, je crois.
- Que leurs fautes prennent feu, toutes les tiennes sont anéanties.
- Je t’aime, Seigneur, tu es en moi.
- Oui.
- Je suis morte et tu m’as redressée. J’étais là, couchée seule dans la forêt, sans vie. Et soudain, quelque chose m’a réveillée.
- Quoi ?
- L’arbre qui poussait en moi.
- Quel arbre ?
- Ta Croix. Elle a poussé, elle s’est déployée en moi. Ça faisait mal, ça fait mal. Mais aussi, c’était si brûlant et si doux !
- Qu’est-ce qui était bon ? La douleur ?
- Non, pas la douleur, pas du tout. La douleur me révoltait. Je commençais à Te voir, et c’est à Toi que je voulais être, pas à la douleur.
- Pouvais-tu la chasser ?
- Non. Mais je pouvais l’empêcher de nuire. Pendant que la Croix, en poussant en moi, me déchirait les chairs, je regardais la frondaison des arbres au-dessus de ma tête, et le ciel qui jouait dans les feuillages, où les oiseaux commençaient à revenir. De toute mon âme je contemplais Ta beauté, et plus la Croix m’ouvrait, plus Ta beauté me pénétrait. C’était tellement inouï de T’accueillir en moi ! C’est pourquoi j’ai accepté de souffrir, pour que Tu viennes et me combles toujours plus ! Et plus Tu venais en moi, plus Tu effaçais la douleur que me causait ta Croix.
- Tu étais, tu es, et tu seras si douce à habiter, ma bien-aimée !
- Oh, Dieu, tu me fais mourir de joie !
- Oui, meurs, meurs encore, viens ! Je te rendrai la vie chaque fois que tu mourras en moi, pour moi, par moi !
- Pourquoi ai-je tant de chance ?
- Tu le demandes ?
- Non. Je ne demande rien. Tu es en moi, tout est parfait. Ta croix m’a relevée, par elle dressée en moi je tiens debout, ouverte à toutes les dimensions humaines et aux quatre directions de l’infini divin.
- Continue à m’être bien obéissante, mon âme. Écoute mon cœur dans ton cœur, et tu ne pourras pas te tromper. Que ta vie soit de celles qui annoncent ma venue, toute proche.
- N’es-tu pas déjà là, Tout-Puissant ?
- Demande-le aux hommes. Quand chacun d’entre eux dira oui…
- Les morts renaîtront et ceux qui s’aiment seront réunis. O ma très longue douceur, que le ciel s’ouvre !
in Lumière dans le temps
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