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23.03.2009
la scène, la première
... je revois la scène, la première, je me balance et je vois, l'eau, le ventre, je suis dedans le balancement du ventre, lovée avec moi, l'autre que je suis, l'autre qui est moi, et pourtant je suis dehors, je vois ma mère et les eaux grosses du fleuve, accroupie dans les herbes au bord de la rivière, notre mère suffoque, prête à me livrer au monde, à me séparer de moi. Des perles de sueur glissent sur son front. Elle tient son ventre énorme à deux mains, reprend son souffle, gémit encore une fois, par lassitude ou par soulagement. De grosses gouttes viennent s'écraser sur la surface jaune du fleuve, y impriment des ronds concentriques qui s'en vont lourdement à la rencontre l'un de l'autre. Sous les traits serrés d'une longue pluie, l'étendue d'eau se change en tapis d'épines.
De nouveau, elle halète. Elle a entendu dire que pour atténuer cette douleur il fallait respirer vite, elle fait de son mieux mais cette douleur reste, reste insupportable. Elle se retient de crier, juste la sueur, qui se remet à saillir de son front pâle. A moitié debout, elle fait quelques pas de plus vers l'eau, là où les branches de l'arbre qui l'abrite sont plus basses. Sa robe est trempée de pluie, ses cheveux gouttent contre ses joues. Elle s'accroche, presse sa main autour d'une branche. Elle est seule. Les contractions sont de plus en plus rapprochées. Un liquide tiède inonde l'intérieur de ses cuisses. Maintenant elle sent un poids, cela pousse vers le bas. Elle pousse aussi, elle pousse de toutes ses forces, s'arrête une minute et recommence, le visage contracté par l'effort.
Elle ne sait plus si cela a duré longtemps, déjà tout s'efface. Soudain un enfant est sorti, et aussitôt après un autre. Elle ramasse les êtres rouges qui ont poussé un cri. Il a cessé de pleuvoir. Ses pieds font un bruit de succion quand elle les retire de la boue où ils s'étaient enfoncés.
Elle tend la main vers le grand sac abandonné dans l'herbe mouillée, en sort une paire de ciseaux et une serviette-éponge. Elle coupe le cordon ombilical des petites filles noiraudes, va les laver dans l'eau du fleuve. Puis elle ouvre sa robe, libère ses seins gonflés, et nourrit ses deux enfants.
Maintenant elle se sent attachée à ses bébés comme un animal. Sa première idée avait été de déposer le nouveau-né dans une barque, et de la laisser descendre la rivière. Elle était venue voir l'endroit plusieurs fois avant la date, et justement il y avait toujours une barque de pêcheur amarrée sous le ponton.
Mais la barque n'est plus là. La jeune femme est fatiguée, elle saigne. Elle enroule les bébés dans la serviette-éponge, les prend contre elle et s'endort. Il fait nuit quand elle se réveille. Les jumelles pleurent, elle leur donne encore ses seins. Elles ont quatre petites mains d'oiseau, des cheveux très noirs et des joues transparentes comme une peau de lune. Elle va les déposer sous le ponton, bien enveloppées dans la serviette, à l'endroit où d'habitude il y a la barque. Elle ne sent plus rien. Elle est peut-être devenue un fantôme, ou alors juste une tranche de chair tailladée à vif par des lames d'acier. Elle part sans se retourner.
Le lendemain, à l'aube, un pêcheur découvre les deux bébés dans leur couche blanche. L'une de nous vagit de toutes ses petites forces, l'autre est morte.
...
...
...
Elles nous avaient trouvées dans un fossé, le deuxième matin. On avait des trucs cassés, des bleus partout, et du sang à l'intérieur des cuisses, mais on s'en fichait, ça nous faisait même pas mal. Juste, on se tenait l'une contre l'autre, on refusait de se séparer. Une, qui parlait français, nous a demandé ce qui nous était arrivé, mais on ne se souvenait plus de rien, et de toute façon on n'avait pas envie de parler, et on n'a rien dit pendant des semaines.
On était bien heureuses, dans ce couvent. Il était en haut d'une falaise, il n'y avait rien autour. On se levait et on se couchait tôt, les soeurs nous laissaient bien tranquilles. Pendant tout ce temps, on a pris l'habitude de ne pas ouvrir la bouche, sauf pour manger, mais on ne mangeait presque rien, surtout moi. Juste au bord de la falaise, il y avait une sorte de petite terrasse en pierre, on allait se mettre là, par terre, assises contre le mur, et on restait là toute la journée. Quand le soleil arrivait, on aurait dit qu'il nous embrassait, on ne bougeait pas du tout et on se sentait toutes bien, ça nous rendait toutes tièdes comme la pierre, comme si on était la pierre... Et quand les nuages passaient devant, on redevenait toutes froides et grises, on repliait nos jambes et nos bras, et on attendait que le vent les pousse, que le soleil revienne. On était bien, là-bas. Tout était si calme, c'était comme si le temps ne passait pas. On aurait bien aimé rester toujours là-bas.
Au corset qui tue, Gallimard, 1992 (mon troisième roman)
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